Le Locataire (1976) Roman Polanski : L’enfer c’est les autres

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Après un succès comme celui de Chinatown, Polanski pouvait sans doute tout ce permettre, même tourner un film (quasiment) français financé par Paramount dont il sera l’acteur principal. Ce mélange de capitaux américains et français se retrouvent vite à l’écran : bien que tourné à Paris, le film sera en langue anglaise, avec un casting éclectique à souhait, où se bouscule alors de vieilles gloires hollywoodiennes (Shelley Winters, Jo Van Fleet, Melvyn Douglas), des comédiens du Café de la Gare (Rufus, Romain Bouteille), d’autres du Splendid (Gerard Jugnot, Josiane Balasko, Michel Blanc) et de grands excentriques hexagonaux (Isabelle Adjani, Bernard Fresson, Claude Pieplu, Eva Ionesco). Entre comédie noire, drame bizarroïde et thriller oppressant, le film ne trouvera ni sa voie auprès du public, ni auprès de la critique. Mais le temps ne détruit pas tout, fort heureusement…

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Après l’Angleterre pour Répulsion et les Etats-Unis pour Rosemary’s Baby, Polanski conclue enfin sa trilogie des appartements maudits, où les films n’ont de lien que leur thématique. Et pour une fois, le point de vue ne sera pas féminin mais masculin.

Ce qui frappe dès lors, c’est l’audace tranquille avec laquelle Polanski se met en scène dans le rôle de Trelkosvky (dont on ne sait s’il s’agit du nom ou du prénom), lui aussi naturalisé français et polonais de naissance ! Son apparence fragile et calme, ses attitudes à la fois sympathiques et maladroites conviennent alors à merveille à ce personnage piégé dans un engrenage kafkaïen : car s’il est bien question d’appartement maudit, il s’agit aussi de l’histoire d’un homme broyé par la société. Les décors biscornus, l’agressivité des personnages, la perte de repères incessante : nous ne sommes clairement pas éloignés des univers du Château, de la Métamorphose ou du Procès.

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Toute la première partie où le fantastique reste encore en sourdine, fonctionne comme une chronique de mœurs grinçante et cauchemardesque : dans un Paris grisâtre, Trelkosky obtient la location d’un appartement après le suicide de la jeune femme qui l’habitait (ce que la concierge lui annonce dans un rire gras), une certaine Simone Choule. D’elle on en parlera beaucoup mais on en saura finalement peu : elle « n’aimait pas les hommes », appréciait manifestement l’Égypte ancienne (avec le retour incessant de motifs comme les hiéroglyphes ou les momies) et n’avait, il semblerait, aucune raison de se suicider.

Et il y a déjà de l’absurde à la base de cette descente aux enfers : Trelkosky accepte de reprendre un logement insalubre, cher, exigu, sans w.c et donnant sur des latrines dont on peut apercevoir les occupants (Topor n’était pas loin et ça sent) ! Tous les autres appartements appartenant à des personnages extérieurs s’offrent alors tout en contraste : studio spacieux, duplex bourgeois, nid douillet. Tout n’est que espace, confort, plaisir, insouciance : chez Trelkosky, le moindre bruit est signalé par les voisins, et chaque coup, qu’ils soient donnés à la porte ou au plafond, annoncent une mauvaise nouvelle. Ou comment faire de chez soi une prison sociale…

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Le héros du Locataire, c’est ce gentil garçon écrasé par les autres : celui qui n’ose pas dire qu’il doit aller aux toilettes, qui a des amis bruyants qui ne lui ressemblent pas, celui qui vit l’humiliation au quotidien. Pendant près d’une heure, le film de Polanski, c’est le cauchemar banal, la porte qu’on ne vous tient pas et que vous vous prenez dans la gueule.
Polanski tient la gageure de convoquer le malaise et le rire quasiment à chaque scène, dissémine petit à petit les graines du bizarre (la scène de l’église ou la dent dans le mur). Puis la folie prend le pas : puisqu’il n’est rien, puisque son monde et sa virilité (toutes les scènes de drague maladroites où les femme prennent les devants) foutent le camp, Trelkosky tentera d’être un autre, ou plutôt une autre.

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Le locataire dévale alors la pente vers les enfers et le métrage se referme comme un étau inexorable : les nuits de fièvres (hallucinante scène entièrement bâtie sur des trompes-l’oeil), le regard qui juge et qui vous marginalise, les hallucinations (mains qui rampent et tête qui vole) : lorsque Polanski filme la paranoïa de l’intérieur, on s’y croirait. Et puis il y a la beauté langoureuse et cristalline de la musique de Sarde, les plans à la Louma (dont c’est la première utilisation au cinéma) transformant une cour d’immeuble en cour des miracles, et cette scène finale, poussant le grotesque à son paroxysme jusqu’à ce dernier plan nous laissant là, sans générique, face au rien, face à la démence. Un vrai film de fou qui rend fou. Et un vrai chef d’oeuvre aussi.

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