[Dossier Brûlant] Le (méchant) film français – Partie I

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On oublie, à tort, que le cinéma français a connu les prises de risques, et que des squelettes (délicieux) peuplent son placard. On oublie aussi qu’il pouvait être aussi un cinéma sans concession, brutal, méchant, bizarre. Celui qu’on aime quoi. Un bon retour à la sauvagerie qu’on pourrait parfaitement nous jalouser : car oui, il faut croire que nous sommes assez forts pour illustrer les plus bas instincts de l’homme. Pour éviter certaines évidences, le cinéma d’horreur a été volontairement écarté de la liste, ce qui explique l’absence de films comme 3615 code père Noël, Haute Tension, Martyrs, Calvaire, Frontière(s), Sheitan...ce qui n’empêche pas que tout ce qui suit n’est que monstruosité, perversions et scandales. À vos ceintures !

 

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* Mademoiselle (1967) Tony Richardson : Si belle, si cruelle et si audacieuse, cette production franco-anglaise n’a jamais trouvé son public, injustice bizarre lorsque l’on songe à la carrière de Tony Richardson, alors primé et reconnu à l’aube de sa carrière. Scope éclatant, noir et blanc ciselé : dans un coin de campagne, une institutrice revêche sème le chaos dans le silence, et surtout dans l’ignorance des villageois. Écrit par Marguerite Duras et Jean Genet (c’est dire la préciosité d’une œuvre pareille), Mademoiselle annonce ni plus ni moins que La pianiste, avec son sado-masochisme taiseux et son héroïne démente menant à la baguette l’homme pour qui elle se consume. Mais à la froideur d’Haneke, Richardson navigue dans une fable sulfureuse qui ne peut s’empêcher de gueuler son désir moite à chaque image. La prestation de Jeanne Moreau, scandaleusement oubliée, frôle l’abandon : il faut la voir, brûlante, se laisser couvrir de crachats dans la nuit chaude.

 

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* La bouche de Jean-Pierre (1996) Lucile Hadzihalilovic : Véritable annexe du cinéma de Gaspar Noé (son compagnon alors), cette première réalisation de Lucile Hadzihalilovic interpellait déjà par un sens de l’immersion hallucinant et un talent fou à capter le cauchemar cramoisi que représente notre bonne société française, suivant alors la triste destinée d’une gamine coincée dans le HLM de sa tante. Malgré une action quasi-inexistante, le malaise va naître de la promiscuité, de l’incompréhension, des éclairages blafards, et d’une tension sexuelle nauséeuse entre la petite héroïne et un ogre malingre. La réalisatrice voulait de l’horreur sociale, et elle l’a eu.

 

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* La traque (1975) Serge Leroy : Grand habitué des polars troubles et des thrillers bizarres, Leroy signait à l’époque l’une des rares tentatives de Survival à la Française, redonnant aux forêts de Sologne des couleurs de mort. Perdue au milieu d’un casting de trognes comme on en fait plus (Lonsdale, Bideaux, Constantin, Marielle, Léotard), Minsy Farmer, icône fragile des 70’s, court à perdre haleine dans des sous bois glacés, ou elle tente d’échapper à une poignée de chasseurs tentant de négocier son viol et la vengeance qu’elle vient d’accomplir. Sa lenteur, ses silences (un score mélancolique raisonne au début et à la fin du film et…c’est tout) et son final froid comme la mort raisonnent encore aujourd’hui comme un écho malade.

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* Mort un dimanche de pluie (1986) Joel Santoni :  Voilà une excellente adaptation d’un sympathique thriller de gare, dépassant par là même le matériau en opérant des changements assez intelligents pour relancer l’intérêt d’un dernier acte décevant. Dans une maison au milieu de nulle part, le couple Bacri/Garcia voit un inexorable étau se resserrer autour d’eux, en la personne d’un couple de prolo agressifs venu se proposer à l’entretien de la maison. Anxiogène et très pervers malgré des scènes musicales cherchant sans doute à détendre l’atmosphère (le personnage de Garcia bosse dans un studio de zik), ce home invasion impitoyable (un baba-cool manque de se faire castrer, une gamine est attachée à poil à un radiateur) se permet de corrompre la mémorable Dominique Lavanant dans un numéro de harpie qui vaut à lui seul le détour.

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* Sombre (1996) Pierre Grandrieux : Autiste, dérangé, ténébreux, le cinéma de Grandrieux, proche de l’expérimental tant il se dépouille, ne s’est jamais proclamé facile. Comme Schizophrenia le fut en son temps, Sombre aborde le motif du serial-killer de la manière la plus viscérale possible, entre abstraction et immersion absolue. Les routes sont noires, les corps se tordent, soufflent fort. Gandrieux appelle aux sensations, à l’étouffement, au vertige, ne vit que par les horizons bouchés, l’angoisse perpetuelle. De l’ombre sans lumière, sans espoir, dont les premières images (paysages obscures, enfants grimaçants, ciel déchiré) hantent durablement.

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* Maîtresse (1976) Barbet Schroeder : Plus proche de Belle de jour que d’un récit sadien, Maîtresse c’est la romance pas forcement impossible entre un provincial baraqué (Depardieu, alors en pleine ascension) et une dominatrice professionnelle ! Un coup de foudre qui donne lieu à l’exploration quasi-documentaire du milieu sm, illustré jusque là de manière assez fantasmagorique. Par sa fraîcheur tout en contraste, Bulle Ogier souligne à merveille le passage entre deux mondes (lié alors par un escalier mécanique dissimulé) et deux personnalités. Et puis il y a cette authenticité troublante dans les scènes sado-masochistes, tournées de ce fait avec des initiés : de la fessée aux humiliations, en passant par l’écartèlement et le cloutage de valseuses, Schroeder n’épargne rien et lève le voile sur un univers ritualisé qui renverse les rôles, les sexes et les notions de plaisir. Pas sûr qu’on oserait aujourd’hui en faire autant…

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* Dupont Lajoie (1976) Yves Boisset : Pas commode le cinéma de Boisset, ni très optimiste : Un condé, Le prix du danger, R.A.S, L’attentat…alors imaginez lorsqu’il filme les vacances du français moyen, en l’occurrence un Jean Carmet venu planter sa tente dans son camping avec bobonne. Décryptant le cauchemar français dans toute sa splendeur (télé poubelle, embouteillages, bistro rance, gueuleton entre beaufs…), la chronique de mœurs acide dérape alors totalement (Huppert déjà bien malmenée, se fait violer et balancer dans un chantier) abordant le racisme le plus vil, le plus dégueulasse…et aussi le plus évident. Son défilé de comédiens hallucinants (Carmet, Laloux, Bouise, Tornade, Peyleron, Marielle…) et la noirceur absolu de son constat en fait le frère d’armes direct de La traque. Sauf qu’ici, la portée sociale, immense, fait encore plus froid dans le dos : bien que solidement rattaché aux 70’s, Dupont Lajoie et ses petits français se servant des immigrés comme bouc émissaires n’ont pas bougé. Et c’est sans doute ce qui fait le plus peur…

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* Bernie (1996) Albert Dupontel : Même si on aime bien la filmo de Dupontel, ses personnages marginaux et ses situations à la limite du cartoon, difficile de l’imaginer renchérir sur un film du niveau de son Bernie, qui explose tout ce qu’on peut attendre en matière d’humour noir. Divin enfant des poubelles à la recherche de ses parents, le Bernie du titre fera tout pour reformer le schéma familial, quitte à défoncer du quidam à coup de pelle. Dopé à l’esprit Fluide Glacial et Canal (quand la chaîne avait encore quelque chose là dedans), Bernie marie l’impensable (Helene Vincent, quand elle ne finit pas avec un micro-ondes sur la tronche, coupe la main de Roland Blanche en s’écriant « fini la branlette »), le désordre, le glauque, l’hilarant, le bête et le méchant à un point qui, aujourd’hui, fait encore rêver.

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* Traitement de choc (1973) Alain Jessua : Discret mais passionnant, Jessua a eu le temps de livrer quelques œuvres acérées (Jeu de Massacre, Paradis pour tous, Les chiens…) avant de s’enterrer avec son Frankenstein 90. Son meilleur, et de loin, c’est Traitement de choc, où Annie Girardot, dépressive, part prendre l’air dans une thalassothérapie new-age dirigée par un Delon resplendissant. Peut-être même trop. Derrière les sourires des bourgeois ravis, quelque chose de plus grave se trame. Difficile d’en dire plus, et même si le film de Jessua pourra paraître prévisible, son audace tranquille (le personnage de Robert Hirsch, homosexuel, est traité avec un tact et une sobriété très rare pour l’époque), sa terreur sourde et ses dérives visionnaires en font un titre à réévaluer très largement. Finalement, on est pas loin d’avoir notre Soleil Vert !

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* La pianiste (2000) Michael Haneke : Après son film le moins offensif et sans doute le moins marquant (Code Inconnu), Haneke met les bouchées doubles, scandalise et enchante Cannes. Comme à nouveau révélée, Huppert s’incarne en professeur de musique déglinguée névrosée, impitoyable, qui investie et réinvente la notion de froideur. Derrière le bloc de glace, un feu malade : lorsqu’un admirateur et élève l’a poursuit de ses assiduités, elle lui révèle alors ses penchants sado-masochistes. Elle ne peut aimer que ainsi. Bizarre, féroce (presque tordant par instant), toujours saisissant dans son détachement, avec ses décors livides, sa bourgeoisie qui meurt et une Huppert bonne pour l’asile, comme on l’aime. « Plus c’est serré, mieux c’est »

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* Baxter (1989) Jerôme Boivin : Un chien qui pense, c’est un coup à vous pondre un Disney. En France, on aura ce Baxter, qui n’a rien, mais alors vraiment rien, d’un film familial. Inclassable, cette odyssée d’un canidé à travers trois foyers et trois âges de l’homme (une vieille dame, un jeune couple, et un enfant) avait marqué son époque par l’emploi d’un bull-terrier, ces chiens tantôt inquiétants, tantôt attendrissants, à la limite de la race extra-terrestre. Derrière la voix hallucinante de Maxime Leroux, l’animal s’interroge sur la race humaine, ses faiblesses et le pouvoir qu’elle exerce sur lui…ou pas. Si le chien star, déjà ambigu, guide le film vers les cimes du malaise, c’est surtout un incroyable personnage de nazillon, sorte d’Antoine Doinel fascisant et psychopathe, qui plonge définitivement le métrage dans des abîmes de noirceur. Un beau tour de force, cruel et même poétique qui ne donna pas assez de motivation à son auteur  : après avoir adapté K.Dick avec Confession d’un Barjo, il se laissera disparaître à la télévision.

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* L’important c’est d’aimer (1975) Andrzrej Zulawski : « Ne prenez pas de photos s’il vous plaît… » À peine le film de Zulawski a t-il commencé que la musique de Delerue monte, noie l’image, et le regard de Romy Schneider, qui nous contemple au bord du gouffre, cède. Bien évidemment, ce n’est plus la protagoniste (qu’on a à peine le temps de connaître) mais l’actrice elle-même, écorchée vive, qu’on sent et ressent. L’effet est dévastateur. Parti de Pologne, Zulawski fait une entrée fracassante sur le sol français, plongeant dans les arcanes du cinéma et du théâtre en n’épargnant aucun recoin sombre : comédien dément (Kinski a l’air également de jouer son propre rôle), photographe à scandale, clown triste, partouze sordide, amour impossible. Vertigineux et désespéré, L’important c’est d’aimer vous attrape et vous dévore tout cru.

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* Sitcom (1997) François Ozon : Après le terrassant Regarde la mer (dont on avez causé dans notre dossier spécial vacances), Ozon, encore dans un sale esprit, se décontracte un peu et balance son premier long, chronique familiale dégénérée quelque part entre Chatiliez et Bunuel. Amidonnés, polis, et génialement ennuyeux, les gentils bourgeois pris en grippe par l’auteur n’ont pas vu venir l’ouragan de folie qui allait s’abattre sur eux : lorsque le patriarche ramène un gros rat blanc dans la maisonnée, tout s’écroule. Inceste à tous les étages, branlette espagnole, coming-out décadent : Marina De Van, jouant de son faciès hallucinant, joue les dominatrices suicidaires alors que la savoureuse Evelyne Dandry joue les mères déplorées (mais pas trop) qui s’en va raconter à son psy comment elle fait jouir son fils ! Imprévisible et effronté, le résultat nous fait bien sentir que son réalisateur s’est bien calmé entre-temps…

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* Mais ne nous délivrez pas du mal (1971) Joel Seria : Né avec la fièvre dans le sang et la rage au ventre, Mais ne ne nous délivrez pas mal fait en effet parti de cette catégorie de premier long réalisé avec une fougue que ne retrouvera jamais son auteur. Certes Seria réalisera de très bons films par la suite (le troublant Marie-Poupée ou les irrésistibles C…comme la lune et Les galettes de Pont-Aven), mais rien ne possédant la force morbide et provocatrice de ce cri de révolte, de ce chant du mal tordu et juvénile. Derrière les ballades champêtres et les jolies jupes plissées, Seria transforme l’incarnation de l’innocence en celle du mal. Férocement anti-clérical et jusqu’au boutiste (le final incendiaire et inoubliable), Mais ne nous délivrez… ravage tout et bouleverse, n’oubliant jamais la détresse de ses héroïnes.
>> Critique Complète

 

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* Corps de Chasse (1982) Michel Ricaud : Difficile de savoir si ce cher Michel Ricaud (auquel on doit un Sexandroide tout aussi épicé) percevait le porno vers une issue masturbatoire. À la manière de Forced Entry et WaterPower, deux pornos ricains parfaitement traumatisants (viols et lavements à gogo, entre autres), Corps de chasse pousse le bouchon aussi loin que possible, vague parodie de La traque (une jeune femme tombe entre les mains de chasseurs déglingués) qui slalome entre porn-queer décadent (une orgie du terroir en compagnie d’une poignée de femmes trans’ et de chasseurs travestis) et situations ultra-malaisantes (sodomie à l’huile de vidange et un final vomitif dans tous les sens du terme). Même John Waters en serait jaloux !

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* La classe de neige (1998) Claude Miller : Contre pied total du lumineux et nostalgique L’effrontée, La classe de neige est aussi glacial que son prédécesseur était beau. Nicolas, un petit garçon discret, part en classe de neige , se plongeant dans ses rêveries (violentes), son passé (mystérieux) et son présent (un père omniprésent et ambigu). Plus proche de Shining que de Jacques Doillon, cette chronique de l’enfance adaptée d’un livre d’Emmanuel Carrière, surprenait par ses échappées morbides (massacres d’écoliers, spectre de gamin démembré) et son sujet difficile. Âpre et bizarre, le film sera gentiment recompensé à Cannes (un prix du Jury) mais fera un flop. Amer, Warner France ne le sortira d’ailleurs jamais en dvd. Détonnant largement dans la filmo de Miller, le film fait aujourd’hui office de rareté étrange.

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* Brigade des mœurs (1986) Max Pecas : Avant que Julie Lescaut et Navarro ne viennent distraire les ménagères du jeudi soir, le polar franchouillard des 80’s lui, faisait quand même moins de cadeaux. Un catalogue généreux et improbable, un peu ringard sans doute aujourd’hui, mais assurément plus fun que tout ce qu’on se coltiner maintenant. Et même quand c’était mauvais, très mauvais. Imaginez donc lorsque cet esthète de Max Pecas, entre deux saintropezeries, se met au genre ! Quasi équivalent français de La guerre des gangs (où Fulci transformait un poliziesco en vrai film gore), le talent en moins, Brigade des mœurs commence sur un massacre de prostituées au fusil à pompe (en gros plan bien sûr) et continue de racoler de la sorte dès que l’occasion se présente. Tout le monde joue atrocement, c’est sale, débile, reac’ et les dialogues sont à l’avenant (« tu vas crever comme t’as vécu : comme un enculé » balance le héros au méchant pédé en lui glissant une grenade dans le slip). Horrible et un peu génial donc.

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Parano (1994) Collectif : Compilation sauvage de courts-métrages surréalistes qui détraquaient des situations ou des objets du quotidien, Adrénaline le film(s) fit une petite sensation en son temps (tellement qu’il en a pris un sacré coup de vieux). On en a oublié sa séquelle officielle, très réussie et moins horrifique, qui s’amuse elle aussi à détourner des moments banals pour en faire des cauchemars rigolards : un anniversaire en famille, le premier soir entre un homme et une femme, une dispute en voiture, un rencard… Réalisé par la même meute que son prédécesseur (Alain Robak, Yann Piquer, John Hudson…), Parano mêle l’inquiétude, le rire et le grotesque à fond la caisse, entre son coursier maudit par une chaîne de radio flippante, son proprio de station service vivant une nuit de cauchemar, sa boucle infernale très quatrième dimension…le comble étant Sado & Maso vont en bateau, hallucinant duel entre un beauf peureux et une maso très dominante. Une merveille de cruauté tout en cuir et en chaînes.

>>>>>> PARTIE 2

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