The Duke of Burgundy (2014) Peter Strickland : Cérémonie Secrète

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De Katalin Varga à Berberian Sound Studio, Peter Strickland s’est imposé comme un esthète du bizarre à suivre de près. Le genre à ne pas aimer trop les modes, les étiquettes du genre, la facilité : en somme, quelqu’un de fascinant. Descente aux enfers qui passait avant tout par les oreilles, Berberian Sound Studio se vouait entièrement à un cinéma du passé, le film d’horreur italien en l’occurrence, sans faire couler de sang ou tuer ses personnages. Le pari était gonflé, affichait ses limites (ça ne débouchait hélas sur pas grand-chose), mais obsédait par sa mise en scène précise et profondément maîtrisée. Encore plus énigmatique, encore plus retro, The Duke of Burgundy continue de remonter les pendules du temps et brouille un peu plus les cartes.

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Tous les matins, Cynthia roule à travers champs et retrouve sa patronne revêche, une vieille fille bourgeoise lui ordonnant de suivre ses indications à la lettre. Cynthia frotte, lave, sèche, sans répit. De temps à autre, la servante docile est « punie » Les humiliations, les paroles, les gestes, sont toujours les mêmes. Un vrai mécanisme d’horlogerie. Mais tout ça est, bien entendu, complètement faux…
Cynthia n’est pas une servante : elle aime d’amour fou Evelyn, dans cette bicoque perchée on ne sait où. Pour pimenter leur vie, Evelyn accepte les mises en scènes sado-masochistes de son amante, devenant ainsi une maîtresse de maison aux charmes contrôlées et à l’apparence dictée. Toutes deux sont réunies par leur fascination pour les insectes, et plus exactement les papillons, qui peuplent leur vie entière. Bientôt, la peur, les cauchemars, la lassitude, commencent à s’installer…

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Comme son film précédent, Strickland se refuse à mener la barre d’une œuvre trop écrite : à la manière des jeux des deux héroïnes, le film entier est construit sur un univers cyclique, et ne cherche pas, ou si peu, à s’en extirper. En ces temps de sexe crue, Strickland dirige les mains en dessous des couvertures, sur les collants, frôle les peaux : le film est un refus de l’organique, du moderne (aucune époque définie), instaure une sensualité corsetée comme s’il se jouait encore avant l’explosion de la chair. Il sera sans doute question de frustration pour certains ou d’un érotisme prudent et incroyablement élégant pour d’autres : un effet trou de serrure en quelque sorte.

Tout n’est que souplesse du tissu, fermeture éclair qu’on ferme, caresses, craquement du bois. Le travail sur le son (sur lequel reposait entièrement Berberian Sound Studio), est une fois de plus superbe : dans l’obscurité, voilà que retenti sans cesse Pinastri (le nom d’un papillon, tout comme le titre du film), safe word chuchoté venu d’un autre monde pour stopper le jeu interdit. Détail obsédant au sein d’une sarabande de gestes et motifs qui reviennent sans cesse (bulle de savon qui éclate, verre d’eau purificateur, collants qui glissent…).

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Avec sa b.o évanescente et délicieuse (flûtes, chœurs féminins, clavecins…), ses actrices aux yeux félins, son atmosphère gothique où Ann Radcliffe rencontre Sacher Masoch, où Jess Franco voisine avec Shirley Jackson, The Duke of Burgundy voit son souffre se diluer davantage dans une angoisse sourde, que dans la folie de ses héroïnes, qui garde curieusement ses limites. Mais le plaisir de l’image ( jeux de réflexions et surimpressions, clair obscur…), les rapports de force en douceur, les détails bizarroïdes (les mannequins éparses dans une assistance hypnotisée) donnent au film une puissance étrangement douce. Tout comme dans Berberian Sound Studio, quelque chose se brise en court de route, le disque se raye : les derniers instants appellent à une fusion terrible, inévitable. Mais pour cette fois, elle sera si désespérée et si belle.

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