Chair pour Frankenstein (1973) Du Sang pour Dracula (1974) Paul Morrissey : Fin de Règne

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De la Factory aux Carpathes, de Marilyn Monroe à Dracula, n’y aurait-il qu’un pas ? C’est ce que ce diptyque, sommet de série b déviante, tente de nous susurrer, puisque vendu sous le nom juteux d’Andy Warhol. Une opération évidemment bien opportuniste.

Derrière tout cela, il y a beaucoup de monde, trop même : Paul Morrissey pour commencer, acolyte de Warhol, qui l’accompagna durant sa folle période sixties (Velvet et tout le tralala). Sa trilogie Flesh/Heat/Trash révélait un goût pour un cinéma scandaleux et pas cher, rough et arty comme il se doit. Poussé par Roman Polanski (rien de surprenant de la part du réalisateur du Bal des Vampires, qui tournait alors Quoi ? à la même époque et fera une apparition dans Du Sang pour Dracula) et Carlo Ponti (en guise de producteur), il se lance alors dans des relectures fantaisistes de Frankenstein et Dracula : guère passionné par le genre (il considère le cinéma de la Hammer comme absolument médiocre), il ne les signe que dans l’optique de détourner les icônes mises sur la sellette. Tout sera grotesque, too-much. Sur quelques scènes, Antonio Margheriti fera office de réalisateur de seconde main, allant jusqu’à revendiquer par la suite la réalisation entière des deux films. Reste à savoir qui a raison dans cette histoire…

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À une époque où tout n’était que décadence, les grands mythes de la littérature et du cinéma fantastique se dévergondaient à leur tour : la Hammer (alors sur le déclin) ou Paul Naschy apportaient alors une relecture ouvertement sexuée et graphique, moins frileuse et sage. Le chemin pris par Morrissey est identique, mais se permet d’aller encore plus loin, plus par jeu et provocation que par respect : la démarche vise surtout à escamoter au maximum des mythes trop guindés pour le cinéma d’exploitation seventies. L’association de l’underground et d’un grand nom (Ponti en l’occurrence) ne pouvait alors donner que des œuvres capricieuses, déglinguées, contradictoires : en un mot, malades.

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Filmé en 3D et en Scope, Chair pour Frankenstein dresse un tableau qui ferait pâlir cette pauvre Mary Shelley : mariée à sa sœur, le Baron Frankenstein désespère de terminer son projet, à savoir la création de non pas une, mais de deux créatures, qu’il souhaite faire accoupler pour perpétrer une race parfaite. Alors que madame la baronne se tape son nouveau valet, le baron, quand il ne découpe pas des gens en morceaux, laisse libre cours à sa nécrophilie devant les yeux de son valet hystérique (« il faut baiser la vie dans la vésicule » lui conseille t-il). Quant aux enfants officiels et incestueux du savant fou, ils assistent à toutes ces horreurs sans dire un mot. Méchante ambiance.

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Plutôt que par le burlesque, Morrissey opte pour l’excès, laissant dérouler son film dans la vulgarité et la folie la plus totale. Entre absurdité sadique (le serviteur, confondant cicatrice et organe sexuel, achèvera la créature femelle malgré lui), festival de tripailles (décapitation à la cisaille, éviscération sauvage, main sectionnée, empalement…), nudité gratuite (Joe Dallesandro, l’Appolon du ciné de Morrissey, apparaît nu dès qu’il peut) et vaudeville grand-guignolesque (les corps des personnages finissent par s’entasser littéralement dans le bordel le plus total), Chair pour Frankenstein s’offre pourtant les moyens d’un cinéma gothique à l’ancienne, mêlant scènes de studio et beaux décors naturels, score mélancolique, photo soignée (signé par Luigi Kuveiller, qui travaillera peu après sur Les frissons de l’angoisse) : tiraillé entre son identité italienne et un ton irrévérencieux, ce morceau de bidoche insensé reste toujours aussi réjouissant.

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Réalisé quasiment en même temps, Du sang pour Dracula ne joue pas exactement sur le même mode : on retrouve bien une variation du mythe (et non une adaptation), de la chair, du sang, un ton graveleux et plus ou moins la même équipe, le trio d’acteur principal en tête. Mais les premières images nous confortent dans une tristesse indicible : livide et spectral, Dracula camoufle les épreuves du temps devant un miroir qui ne renvoie (fatalement) aucune image. Parfum de tombeau et spleen envahissant : l’entreprise a beau être une fois de plus parodique, cette entrée en matière hante comme de belles funérailles.

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C’est bien la première fois que le comte apparaît au cinéma comme un être handicapé, diminué et défaitiste, traînant une enveloppe exsangue dans un château familial n’abritant que des vampires au bout de leur force. Poussé par son serviteur, Dracula part alors parcourir l’Italie en quête de jolies vierges. Car, et c’est une fois de plus une première, notre cher vampire ne peut supporter que le liquide de créatures immaculées. Une famille d’aristocrates ruinés accepte alors de l’accueillir, dans l’espoir qu’il repartira avec une des cinq filles du domaine. Mais le jardinier, chaud lapin communiste (toujours Dallesandro, dont la perfection physique n’a d’égale le monolithisme), déflore à tour de bras, au grand malheur du vampire…

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Moins apprécié des amateurs car bien moins hargneux et délirant, Du sang pour Dracula l’emporte pourtant dans le charme, la poésie, l’humour et l’émotion. Plutôt hilarant en Baron Frankenstein, Udo Kier fait de son habit de Dracula une véritable guenille, loin de l’image de monstre charismatique et indestructible véhiculé de films en films. Le sang, devenu précieux en des temps de frénésie sexuelle, l’amène à sucer une mie de pain imbibée ou à lécher le sol en quête de résidus menstruels : fantomatique et animal, se cassant la glotte dans des scènes de dégueulis douloureuses, il devient le dernier sursaut d’une lignée perdue à jamais. Sa mort, climax ultra-gore, résonne alors comme un crépuscule funèbre plus bouleversant que drôle. Tout comme son homologue, Du sang pour Dracula résonne en réalité comme une fin de règne, pathétique et déchirante. Morrissey voulait se moquer : la tragédie a été plus forte.

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