Les Diables (1971) Ken Russell : Satanico Pandemonium

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On l’a évidemment remarqué à la lueur des éloges post-mortem à la gloire de Ken Russell cette semaine, le grand public retiendra avant tout Tommy, glorieux fourre-tout musical et objet de culte qui imprimera davantage la marque des Who’s dans la culture Rock. À côté de ça, l’on cite plus timidement Love, Les jours et les nuits de China Blue (et encore…) et plus loin Les Diables, objet de culte aussi, mais surtout objet du scandale, encore et toujours. Ce qui en constitue le reste, et quel reste, il faut le redécouvrir impérativement, au risque de se cogner à la rareté évidente de certains titres.

Personne à l’époque n’était préparé à une oeuvre comme Les Diables, profitant du vent de folie soufflant sur l’industrie cinématographique (et ailleurs). Avec une oeuvre portant le blasphème comme étendard, Russell verra son film charcuté et distribué à l’emporte pièce, la traînée de souffre qu’il laisse derrière lui jouant d’ailleurs encore des jours. Ainsi, Les Diables est encore et toujours un monstre embarrassant aux yeux de la Warner, qui a toujours daigné à le distribuer en dvd. La British Film Institute bousculera alors les plannings en éditant le film…dans sa version coupée. Mieux que rien.
Les Diables est en effet un film saignant encore de ses blessures, fictives ou pas, mais en grande partie bien réelles : il faut dire que le tempérament de feu de ce bordel en soutane a été rarement égalé. Le puzzle est encore à reconstruire…

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Russell avait là un sujet en or : celui d’une histoire qui dérange, de l’histoire qui gratte, qui laisse des traces. De l’histoire qu’on préfère oublier. Jerzy Kawalerowicz s’était déjà attelé en 1961 à l’illustration de la terrible affaire des Diables de Loudun avec Mère Jeanne des Anges. Petit scandale à Cannes, tout de même. Mais rien comparé au bulldozer Russell, qui a toujours trituré les symboles religieux avec une excentricité incomparable.
17ème Siècle. L’Abbé Urbain Grandier est un homme d’une influence extraordinaire, au charisme animal, à la présence majestueuse, à la libido chargée et aux idées malvenues : sa place imposante dans une ville comme Loudun gêne profondément ceux rêvant d’abattre les remparts de la cité, jusqu’ici protégés par les guerres de religion.
Aux couvents des Ursulines, Mère Jeanne se pâme jusqu’à la folie devant l’ombre de Grandier, jusqu’à en devenir démente, assimilant son obsession à une « possession » : un envoyé de Richelieu y voit l’occasion superbe pour accuser Grandier de diablerie. D’abord grotesque, l’affaire va prendre une ampleur démentielle…

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Les premiers instant, entre préciosité vénéneuse et éclat mortifère, annoncent le meilleur : Louis XIV s’exhibe en Venus gracile dans un ballet homosexuel, avant de baiser la main du Cardinal dans un regard satanique ; l’on passe alors aux abords de la ville de Loudun, où des cadavres pourrissent sur les bords de route. Les Diables distille un chaos à la fois intime et galopant, qui ne cesse de grandir de séquences en séquences. À tel point que ce mélange de célébrations, d’hallucinations, de rituels et de bacchanales créent un état de confusion divin, une fièvre que l’on ne soupçonnait pas, presque indéfinissable.
La provocation est rutilante, mais justifie avant tout les débordements de l’obscurantisme, ici visés, et surtout de son pouvoir acéré.

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Le pari de jouer la carte de l’outrance était risqué, et Dieu sait que Russell exploite jusqu’à la lie son sujet : le bon Roi shoote des protestants parés en oiseau, Mère Jeanne fait l’amour au Christ, les nonnes s’adonnent à des orgies psychédéliques… Tout n’est que souffrance, mutilations, tortures, sadisme, hurlements (sans compter que la version coupée nous prive d’images de viols ou de nécrophilie) : Russell nous ouvre les portes d’un enfer terrestre sans précédent, si nouveau, si subversif, qu’il généra malgré lui la création du Nunsploitation, où quand le cinéma de quartier débauchait l’Église.

La maestria des images (la folie d’un Jérôme Bosch n’est jamais loin) se joint à un casting lui aussi littéralement possédé : Oliver Reed devient le pendant masculin de la Jeanne d’Arc de Dreyer (et son calvaire, même connu, est toujours aussi éprouvant à la énième vision) et Vanessa Redgrave semble en transe de sa première à sa dernière apparition. À la manière d’un Salò, Les Diables semble tellement accompli dans sa démence et dans la noirceur de ses images, qu’il gardera une emprise immuable dans l’univers du septième art.

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