Le Coeur Fou (1970) Le Grand Meaulnes (1967) Jean-Gabriel Albicocco : La Part des Flammes

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Un très beau film oublié, c’est à la fois une tristesse et une joie. Joie de la découverte, de la résurrection annoncée, du plaisir de la réhabilitation. Tristesse de l’incompréhension, de cette absence de place dans un réseau cinéphile, du silence qu’on ne comprends pas. Un film, c’est déjà beaucoup en soi. Un réalisateur, c’est peut-être trop. Jean-Gabriel Albicocco, c’est l’homme qui n’a eu sa place nulle part, c’est l’homme qu’on a oublié. Quasi volontairement.

Le cinéma des années 60 connaissait un tumulte grandissant : il palpitait avec son époque. Avec Mai 68, le cinéma français n’y coupe pas non plus. Sans surprises à cette époque, c’est les piliers de la Nouvelle Vague qui dominent encore : Truffaut, Godard. Un peu plus loin Melville, Chabrol, Malle, Resnais, continuent leur chemin. La grammaire cinématographique y est travaillée jusqu’à plus soif. En bref : ça bouge beaucoup.

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Démesuré (trop ?), ambitieux, Albicocco avait tout à fait sa place dans cette caste du cinéma : personne n’en voudra. Il révèle Marie Laforêt (qui deviendra sa femme) et Françoise Dorléac dans La fille aux yeux d’or, rafle le lion d’argent à Venise et remporte un petit succès. Une route qui semblait toute tracée…
Après s’être attaqué à Claude Lanzmann avec Le rat d’Amérique, il passe à une entreprise plus gourmande encore : adapter Le grand Meaulnes d’Alain Fournier. Un projet attendu à son époque, et donc risqué, visé, presque dangereux. On ne lui pardonnera pas.

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Seurel et Meaulnes, ces deux adolescents aventuriers, amoureux, éperdus, se lancent dans une histoire du cœur qui les dépassent : retrouver la belle Yvonne de Gallais, ombre précieuse aperçue dans une fête impossible. Il y avait chez Fournier une beauté limpide, délicate ; c’était le champ des campagnes et des amours sans issus. Et une mélancolie délicieusement intemporelle. Ce qui frappe chez Albicocco, c’est qu’il retranscrit non seulement tout cela avec une fidélité presque maniaque, mais il l’amplifie aussi bien par la démesure de sa réalisation que par le lyrisme. Là où il se distingue de son modèle littéraire, qui était volontiers plus patient, Albicocco fonce comme une fusée, s’interdisant tout académisme cintré. Il va comme un cheval fou, avec une maîtrise de l’espace et du montage (la fuite d’Yvonne montée en parallèle avec un flash-back crucial) enivrante.

Mais il n’oublie pas non plus de s’arrêter sur quelques clairières, sur les maisons endormies ou les matins brillants : le grand angle offre ainsi des tableaux éblouissants et la vitalité de la caméra rappelle davantage le cinéma de l’Europe de l’Est de cette époque (qu’on oublie aussi), que la France des sixties. À se demander si Albicocco n’était pas trop en avance sur son temps…

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La grande fête du domaine est retranscrite dans une parenthèse baroque, évoquant Carné ou Fellini, et avec un sens du merveilleux proche de ce que fera Comencini dans Les Aventures de Pinnocchio. L’objectif, saturé de filtres, se laisse emprisonné dans un flou onirique ; un parti-pris renvoyant à l’idée que Meaulnes n’est pas forcément un menteur, mais s’est laissé peut-être emporté par sa rêverie et son imagination. L’énergie de la séquence s’achève dans une promesse de retrouvailles, légendaire.

Nous sommes des enfants, nous avons fait une folie.

Il faut peut-être s’habituer à Jean Blaise et Alain Libolt, sans doute trop âgés pour leurs rôles, mas il y a un enthousiasme, en particulier dans le regard cristallin de Blaise, qui finit par se faire accepter. Leurs jeux de regard dégageraient presque un nouvel angle sur l’oeuvre de Fournier : Seurel, l’asexué, l’ami dévoué, ne ferait-il pas tout cela par amour pour le grand Meaulnes ?

Plus le métrage avance, et plus il ressemble alors à un doux rêve à l’agonie : des scènes, comme la portée du corps d’Yvonne, débordent d’un romantisme dévorant, flamboyant, qui aurait fait des miracles dans une adaptation des Hauts de Hurlevents. Chez Albicocco, la tristesse est un feu d’artifices. C’est dire comme elle est précieuse.

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Les critiques s’ennuient. On reconnaît l’effort, mais on s’en fiche éperdument. On accuse allègrement Albicocco d’oeuvrer dans de la « fausse poésie », réduisant son film à « des fantômes psychédéliques ». Réducteur et sévère.

L’année suivante, notre homme prend un pari encore plus osé : un film d’amour fou, à la limite du surréalisme. Entre lui et Le grand Meaulnes, on a retourné les pavés de Paris et on a dégommé du CRS : Albicocco avait beau être dans le bon état d’esprit, celui d’une révolte poétique, son film plaira encore moins. Le maniérisme ne séduit plus.

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Une forêt, comme on pourrait en voir dans Le grand Meaulnes, des silhouettes qui se faufilent de partout. Ce ne sont pas des chasseurs mais des paparazzi. La même chose ou presque. Tous attendent la venue d’une fleur fanée, une starlette à la dérive dans une maison de repos. Parmi ces hommes, Serge, qui a bien connu la demoiselle, cherche à raviver une flamme. Mais il va en allumer une autre, en croisant Clo, une nymphette bavarde, folle furieuse en manque d’amour et pyromane à ses heures perdues. Elle fout alors le feu à la baraque et rejoint l’homme sur qui elle a jeté son dévolu. Et bizarrement, il va commencer à l’aimer, comme un feu de paille devenant petit à petit un incendie. Elle, c’est la petite allumette qu’on sous-estime et qui va tout embraser.

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Au lyrisme de son film précédent, Le cœur fou joue sur un climat de fièvre froide, avec une caméra encore plus bondissante, constamment mobile, ce qui n’empêche pas des plages plus contemplatives. Une œuvre infiniment étrange, plus amère aussi : l’incroyable monologue de Madeleine Robinson, star vieillissante au bout du rouleau, prône la folie, le dégoût du monde. Et il y a Eva Swann, sautillante, indomptable, qui rit, qui pleure, qui charme, qui brûle.

Des errances à la Tarkovski, comme un songe qui plonge, des couleurs à la Argento, toute la folie de Zulawski (ça crie, ça frappe, ça tournoie)…avant Zulawski : Le cœur fou rayonne d’audace, de bizarrerie, de démence. Rien qui ne mérite un oubli ou un enterrement. Surtout pas. Jamais.

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