Trois Couleurs : Rouge (1994) Krzysztof Kieślowski : Les âmes retrouvées

Nouvelle couleur, nouvel enjeu, nouvelle ville, nouveau ton : le rouge appelle Genève, autour d’un chassé croisé où les contraires s’attirent. Nous voilà loin de l’émotion spectaculaire de Bleu et de l’ironie tranchante de Blanc : Rouge est même incroyablement sobre, et pourtant bigrement vibrant. Une nouvelle symphonie des sens, mais surtout, un splendide testament.

Tout aussi belle que dans La double de vie de Véronique mais moins trouble, plus saisissable, Irene Jacob incarne Valentine, une jeune femme active, pressée, entreprenante et pourtant, déçue. Loin de son compagnon, elle ne garde de lui que quelques conversations téléphoniques hachées et incertaines. Un soir, elle blesse une chienne égarée avec sa voiture, et l’a ramène à son propriétaire, un juge à la retraite, solitaire et acariâtre.
Dépitée par le comportement du vieil homme, Valentine retourne pourtant le voir, découvrant que celui-ci espionne les gens par l’intermédiaire d’un système pouvant capter les conversations téléphoniques. D’abord scandalisée, la jeune fille apprend peu à peu à connaître un personnage moins désagréable qu’il n’en a l’air…

D’un postulat fondé sur un duo improbable comme on en a tant à Hollywood, Kieslowski nous parle du hasard et des connections subtiles entre les êtres. Élément clef de l’oeuvre du réalisateur polonais, ces notions explosent ici, à travers une série de micro-événements s’assemblant tel un puzzle. Ainsi Valentine évite involontairement son voisin, un charmant garçon dont le destin n’est que l’écho lointain de celui du Juge (incarné par un Jean-Louis Trintignant majestueux) : on pense alors au miroir que tendait Kieslowski à Véronique et Weronika, deux jeunes femmes qui se complétaient sans le savoir.

Bleu était la recherche d’une liberté, Blanc celui d’une égalité ; dans Rouge, la fraternité lie deux êtres que tout oppose, passant d’une compréhension mutuelle à un accomplissement total. A la manière de Valentine, on apprend à connaître ces forces qui nous dépassent, et qui dirigent notre chemin : « je sens que quelque chose d’important se passe autour de moi, et ça me fait peur » devient une résonance du doute qui imprégnait Weronika dans La double Vie de Véronique où celle-ci « n’avait plus l’impression d’être seule au monde ». Des ressentiments qui jaillissent de l’écran pour saisir littéralement le spectateur.

Bien sûr le rouge, voluptueux, chaleureux, enveloppe merveilleusement le film, jamais clinquant, jamais criard ; Kieslowski y accompli même son oeuvre la plus impressionnante techniquement, avec des mouvements de caméra inattendus (l’incroyable mouvement de grue pour simuler la chute imaginaire d’un livre) et une mise en scène guidée par une grâce absolue (un verre cassé et un paquet de cigarettes posés sur une table suffisent à signifier une rupture que la séquence n’a pas choisi de montrer), avec un Preisner une fois de plus au sommet de son art (à la manière de la symphonie de Bleu, son boléro gagne en contenance au fur et à mesure du métrage).
Le personnage du juge, Kieslowskien en diable, contemple le monde et ses agissements, et semble en saisir les rouages : le regard de Trintignant, à travers une vitre brisée, devient celui du réalisateur sur son monde et son oeuvre ; apaisé et fier.

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