White Bird (2014) Gregg Araki : Mal de Mère

À une semaine d’écart, Gone Girl et White Bird racontent la même chose. Ou presque. Dans une banlieue middle-class, une femme disparaît un matin, laissant sa famille derrière elle. Inévitablement, tout le monde se pose des questions, le verni s’effrite petit à petit, plus loin les masques tombent : comme d’habitude. Fincher, égal à lui-même, fignole autour de cette idée un thriller machiavélique, Araki lui, en bon Peter Pan dépravé, vogue vers la chronique adolescente malade. L’un adapte Gillian Flynn, l’autre Laura Kesischke, deux écrivaines. Mais on s’arrête là pour le jeu des sept erreurs.
Dans les délaissés par cette desperate housewive bizarre (Eva Green, parfois dans le surjeu, fascine en poupée déglinguée qui ne trouve jamais sa place), il y a sa fille, sublime Shailene Woodley, dont la caméra d’Araki semble éperdument amoureuse. Une jolie puce qui biatche avec ses potes marginaux et apprivoise le plaisir charnel à sa manière (elle délaisse son boyfriend absent pour un homme plus mûr). Puis lentement l’absence maternelle finit par l’a creuser, l’a démange : le mystère qui se dissimule derrière l’a glace même d’effroi à travers ces rêves neigeux qui se répètent inlassablement…
Couleurs pétantes, voire dégoulinantes, secrets d’alcôves : Lynch n’est pas loin, mais il y a aussi du Douglas Sirk…sous acides bien sûr.
Derrière un décor de pub 50’s, nous sommes pourtant dans les années 80. En terme de reconstitution musicale, Araki met d’ailleurs les bouchées doubles, avec de vrais moments planants sur fond de Cocteau Twins, Depeche Mode et autres Joy Division : une orgie new-wave excitante qui semble rattraper l’épure de Mysterious Skin, qui se déroulait également dans les 80’s mais n’en faisait curieusement pas état.
Beaux, jeunes, sexués et au bord du gouffre, les corps adolescents chez Araki n’ont pas changé, mais ils font moins de bruit aussi. Des élans qui rythment une quête traumatique, un manque (maternelle ici, comme souvent chez Kasischke), comme pouvait l’être celui de Mysterious Skin, mais ici en beaucoup plus light (tout comme Kaboom pouvait paraître moins agressif que Nowhere et Doom Generation). Araki avance et recule, se perfectionne visuellement, rate quelques marches (une fin expédiée), et joue sur la même corde sensible : celle du désir et du tragique. Sauf que cette fois-ci, ce n’est pas la fin du monde. Mais il faut avouer que le mariage avec l’univers névrosé de Laura Kasischke va bien à Araki, et inversement.
LE BONUS : La Saga Apocalytique 

* Totally Fucked Up  (1993) : Inaugurant sa teen saga, cet opus n’est assurément pas le plus représentatif, mais peut-être le plus en avance sur son temps. Avant les aliens, les effusions de sang et l’abondance kitch, Araki abordait le suicide chez les jeunes homos, cernant un groupe de gays et de lesbiennes dans un style tenant aussi bien du clip que du documentaire. Si aujourd’hui, l’objet a formellement vieilli (lent, fauché et graphiquement bien sage), sa décontraction et les thèmes abordés font parfois mouche. Mais il faudra qu’Araki prenne du poil de la bête pour marquer enfin les esprits.
* The doom generation ( 1995) : C’est sans aucun doute là que le culte Araki a débuté, cherchant  à l’époque à exulter – dixit lui-même –  une véritable « rage industrielle ». Dans un night-club infernal, alors que rugit Nine Inch Nails, le premier mot prononcé sera « Fuck ». Autant dire que le ton est donné.
Entre la bande-dessinée trash et le bad trip, Araki passe à la vitesse supérieure, ose des décors de plus en plus fantasques, et couvre son spectateur d’un flot d’obscénités et de fluides corporels. Tout semble possible, d’une tête coupée qui parle à des murs couverts de messages menaçants, véritable défouloir/cauchemar (très) adolescent. Cavalcade sexy et meurtrière réunissant un giton sensible, sa copine pulpeuse et un ange exterminateur, The doom generation plante les vices de son auteur, qui se plaît à montrer ses héros prendre du plaisir avec autant de crudité que de passion, dans des motels impensables, ou à la lueur d’une bougie dans un même lit. Mais dehors, tout fout le camp : derrièredes paysages industriels et flashy, conservateurs, illuminés et nazis ne semblent faire qu’un, jusque dans un dernier acte effroyable. Avec Araki, on est est toujours très mal barré : c’est le no-future qui l’emporte.
* Nowhere (1998) : Plus fun et plus léger que Doom Generation, Nowhere ressemble à s’y méprendre à une folle soirée : des gens, des visages, des corps partout, des couleurs qui vous sautent à la gorge, et tout ça à un train d’enfer. Ballade loufoque d’un ado (toujours James Duvall, l’égérie masculine d’Araki) qui aime autant sa petite amie que ce mystérieux blondinet aux yeux vairons, Nowhere pourrait être un clip MTV cynique, qui frustre volontairement (le film s’ouvre et se ferme sur une jouissance stoppée net) et dérape à loisir. Derrière les garces, les éphèbes, les machos, les drogués et les punks, une invasion d’alien (tendance cafards géants et lézards monstrueux) se prépare. Simple détail (?) au milieu de ce capharnaüm pop et régressif.
* Kaboom (2010) : Dernier volet de cette teen-saga apocalyptique? Peut-être…
On s’amuse beaucoup à la fac ici, avec un héros bisexuel qui jouit tant qu’il peut et des tueurs qui cavalent avec des masques d’animaux. Araki aborde un public en terrain conquis, son casting est beau (avec une Juno Temple révélée au passage), et s’éclate à faire partir tout son petit monde en vrille. Après le trop plein de noirceur de Mysterious Skin (son chef d’oeuvre et trait d’union de cette saga apocalyptique), l’heure semble à la récréation, et il a bien eu raison. Il y a du Easton Ellis dans ce chaos de fin d’adolescence, là où tout commence mais donne l’impression que le monde se termine. Et ça se terminera bel et bien, dans un sursaut goguenard et insolent. D’un doigt d’honneur à un doigt tout court, il n’y a visiblement qu’un pas…

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