Le Parfum : Histoire d’un Meurtrier (2006) Tom Tykwer : Sens Unique

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À l’époque dont nous parlons, il régnait dans les villes une puanteur à peine imaginable pour les modernes que nous sommes. Les rues puaient le fumier, les arrière-cours puaient l’urine, les cages d’escaliers puaient le bois moisi et la crotte de rat, les cuisines le chou pourri et la graisse de mouton ; les pièces d’habitation mal aérées puaient la poussière renfermée, les chambres à coucher puaient les draps graisseux, les courtepointes moites et le remugle âcre des pots de chambre. Les cheminées crachaient une puanteur de souffre, les tanneries la puanteur de leurs bains corrosifs, et les abattoirs la puanteur du sang caillé. Les gens puaient la sueur et les vêtements non lavés ; leurs bouches puaient les dents gâtées, leurs estomacs puaient le jus d’oignons, et leurs corps, dès qu’ils n’étaient plus tout jeunes, puait le vieux fromage et le lait aigre et les tumeurs éruptives. Les rivières puaient, les places puaient, les églises puaient, cela puait sous les ponts et dans les palais. Le paysan puait comme le prêtre, le compagnon tout comme l’épouse de son maître artisan, la noblesse puait du haut jusqu’en bas, et le roi lui-même puait, il puait comme un fauve, et la reine comme une vieille chèvre, été comme hiver.

C’est sur ces mots pestilentiels que s’ouvre le célèbre livre de Patrick Süskind, Le parfum, best-seller en son temps et biographie déréglée d’un serial-killer d’un genre nouveau, n’ayant existé ailleurs que dans l’esprit de son auteur. Un mythe fou et insensé, alors sans équivalent dans son genre, qui offrait une matière suffisante pour passionner les producteurs avides, qui se heurteront à un Süskind placide et déterminé à ne pas refourguer les droits à n’importe qui.

Martin Scorsese, Stanley Kubrick (que Süskind souhaitait en premier lieu), Ridley Scott, Julien Schnabel, Tim Burton, Milos Forman, Roman Polanski : tous ont défilé dans l’espoir d’adapter le roman de Süskind (dont l’entêtement sera parodié dans la comédie Rossini), et tous s’y sont cassés les dents. Si on excepte les fameux problèmes de droits, c’est l’adaptation elle-même qui a également posé problème : pendant longtemps, Le parfum fut ainsi labellisé comme inadaptable.

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Cinéaste énergique, poétique et virtuose, Tom Tykwer se retrouve en tête du projet, une coproduction européenne monstre (France, Allemagne et Espagne) dont la présence d’Andrew Birkin a l’écriture vient nous rappeler que Le Nom de la Rose – sur lequel il officiait – était bâti sur les mêmes risques et les mêmes fondations. Le genre de production qui vous claque dans les doigts, condamnée à devenir trop académique pour son bien, ou au pire des cas, s’achever en nanar de luxe. Mais à l’instar de Paul Verhoeven ou de Park Chan-Wook, Tykwer est le genre de petit malin à ne pas abandonner toute la perversité et l’audace de sa progéniture, même au sein d’une production ambitieuse, voire grand public. Tout comme les premières pages du livre, l’introduction hyper-trash semble annoncée que les concessions ont été enfermé à double tour.

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Derrière le prestige, Le parfum réussit à imposer au public une fable bizarre et crasse, où un assassin sensible (mais dénué de sadisme) réussit davantage à fasciner qu’à effrayer. Si la laideur originelle du personnage est délaissée, le physique, à priori attrayant, de Ben Wisham offre une fragilité animale et une ambiguïté bienvenues au personnage. Bouc émissaire de l’humanité nanti d’un curieux super-pouvoir (son pouvoir olfactif n’a aucune limite), Jean Baptiste-Grenouille s’envole vers un parcours initiatique peu anodin : qu’importe la cruauté qui l’entoure, seule compte les odeurs, bonnes ou mauvaises. Si la beauté aurait un parfum, Grenouille rêverait de l’enfermer dans un flacon. Mais pour lui, c’est une certitude, ce parfum existe, il est là, au détour des ruelles et des campagnes, dans le corps des jeunes filles en fleurs. Mais pour le conserver, il faut tuer…

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Quelque part entre le nécrophile amoureux (le meurtre devient un rituel précis, fétichiste et sensuel) et le Frankenstein new age (capturer l’essence de la vie dans l’espoir d’être un Dieu) Grenouille suit une quête si désespérée, si folle, qu’on en vient à souhaiter son accomplissement total. Une attente, un frémissement que Tyker illustre royalement avec un suspens de thriller acéré (la scène du cache-cache avec le baril) mêlé à un sens du grotesque réjouissant (Dustin Hoffman en parfumeur cabotin). Et il y a ce lyrisme enivrant, comme cette scène de rencontre, au romantisme exacerbé et tordu, où les routes de lavandes mènent Grenouille à sa beauté idéale, sa proie de rêve, la belle et inaccessible Laura. Un personnage dont Tykwer se sert pour triturer les nerfs du spectateur, jusqu’à l’issue tragique dont on se délecte de chaque seconde, divines et terrifiantes.

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Le parfum s’accorde aussi à merveille au contraste peu évident du beau dans la fange : car le cadre, c’est une France poubelle totalement éloignée des films historiques mainstream, repeinte façon Bosch et Bruegel, avec ces visages grimaçants, ses corps sales qui se violentent, s’aiment et se bousculent. Une reconstitution sans fards, plus proche du moyen-âge de Pasolini ou de Gilliam (dont l’esthétique revendiquait déjà les peintres sus-nommés : pas de hasard donc), que du siècle des lumières idéalisé.

Non sans risque, une partie du roman a été écarté (celle où Grenouille apprenait auprès d’un marquis l’importance des odeurs) mais pas oublié, juste brodé, réajusté. Après la reconstitution (autant celle de l’époque que celle du monde des odeurs), l’autre défi, qui a dû terrifier tous les réalisateurs convoqués, c’est son final orgiaque, impensable. Tykwer ne sait pas débiné, offrant un tableau grisant et démesuré, d’une audace sans pareille. Et au milieu, celui qui inventa l’amour comprend qu’il n’a jamais été aimé. Destin pathétique, qui s’éteint comme il a commencé. Tykwer a non seulement compris le livre phénoménal de Suskind, mais il l’élève dans le mystère et la grâce, et l’accompagne.

https://www.youtube.com/watch?v=FvEaVAAHLGI

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