Blue Velvet (1986) David Lynch : Le cauchemar américain

It’s a strange world, isn’t it ?

Une parenthèse telle que Dune : Lynch n’en connaîtra plus jamais. Blue Velvet, c’est la réconciliation public et critique, mais surtout personnelle : loin du surréalisme hardcore de Eraserhead, Lynch y plante – avec plus de recul – les graines d’un univers unique, opaque et envoûtant. Tellement que Blue Velvet fut (et continue) d’être considéré comme un film fantastique : comparé à Twin Peaks ou Mulholland Drive, Blue Velvet est pourtant un modèle de logique et de linéarité ! Plus accessible donc, moins costaud que les méandres labyrinthiques et les histoires de doppelganger certes, mais pas moins troublant.

1704213-252CL0cyFZ37piUCmK497_DWuHzgnztfNI2Q_55t4bUDFoieRZfmSG1Gdil1vCnbWzdYXfZx8x5xKOdDOBKJT3ilMQ-253D-253D

Toute l’essence de l’univers de Lynch pourrait se résumer à la première séquence du film : après que la caméra se soit attardée sur les couleurs éclatantes d’une banlieue trop propre sur elle, celle-ci glisse le long du gazon pour laisser percevoir un vivier d’insectes grouillants. Allusion à l’horreur, voilé par la beauté, allusion à l’existence de monde parallèles qui semble fasciner Lynch : le monde se divise en couches, mystérieuses et sombres. C’est aussi la loi des apparences : chez Lynch, on ne doit jamais s’y fier : les aimables maisons cachent des atrocités qu’on ne soupçonnerait pas, de la même manière que l’univers que va découvrir le héros semble invisible aux yeux du monde. Petit bled inoffensif, Lumberton est le frère de sang de Twin Peaks, son jumeau timide.

Mais la corruption de cet univers se doit de passer par un élément concret, comme une clef vers les ténèbres. Il suffit alors qu’une image, quasi-Bunuelienne, se glisse dans le récit pour que l’histoire prenne une tournure définitive de thriller : une oreille coupée, dans un champ, rongée par les fourmis.
Qui ? Comment ? Pourquoi ? Petit malin, Lynch apportera la réponse bien plus tard, l’air de rien, comme si le spectateur, lui aussi, avait oublié qu’un morceau de chair avait reconfiguré entièrement une histoire somme toute banale.

 1704219-252CcJG7sH_VJ2czjxss7FY_qjJ8f-252BCcbV4rx2J1nXdgs0jUuQZpM6LPlArm0UA5ENB2KSQKrAPtYcJjzPcJVNgyTw-253D-253Dbluevelvet3
De la même manière que Sailor & Lula se réapropriait l’imagerie du Magicien d’Oz pour couvrir une Amérique transformée en Enfer à ciel ouvert, Blue Velvet a des atours de conte naïf et manichéen. Chez Lynch, tout se part d’ombres et de lumières : Jeffrey, le « gentil », doit faire face à Frank, l’incarnation du mal, et ne sait choisir entre Sandy la blonde, oie blanche rêvant de rouges-gorges sauvant le monde, et Dorothy la brune, sorcière envoûtée et envoûtante, brisée dans l’ombre du démon. Ce sens du merveilleux impromptu et assumé permet de mieux appréhender la mièvrerie (volontaire) du final, tendant vers une morale presque enfantine, où, une fois le mal exterminé, le monde reprend son cours comme si rien n’était : les oiseaux gazouillent, les couleurs éclatent, les familles s’unissent.
C’est cette innocence latente, mais définitivement tordue, qui contrebalance à merveille la terreur qu’évoque le personnage de Dennis Hopper, sans doute le plus grand taré dessiné par Lynch (même bien plus que tous les psychopathes de Sailor & Lula) : alors qu’il sirotait un milk-shake quelques heures auparavant, face à la candeur incarnée, Jeffrey se retrouve plongé dans un spirale de soumission sado-masochistes, brassant les pulsions les plus noires de l’âme humaine. Lui-même, en se positionnant en voyeur, débute une aventure plus dangereuse qu’il ne l’aurait imaginé : alter-ego filmique de Lynch, il se pose en pivot de deux mondes, à la manière du spectateur, dont la curiosité est trop aiguisée pour abandonner en cours de route. Quand Sandy lui dit « I don’t know if you a detective or a pervert », Jeffrey détourne onctueusement toute réponse.

bluevelvet-dorothy

« Now, it’s dark. Let’s Fuck ! »

Blue Velvet, c’est le rêve américain éclaboussé de nuages noirs. Comme pour nous rappeler la superbe du mythe de ce rêve, Lynch revient aux fondamentaux, au clinquant : Lumberton est une ville qui semble encore cimentée dans les 50’s, dans une époque assez peu définie, à l’instar de Twin Peaks ou du L.A de Mulholland Drive. Le jazz le dispute aux tubes pop fifties, formant un magma anachronique surprenant, le film citant aussi bien au détour des dialogues que de la bande-son, Bobby Vinton, Roy Orbinson ou Kelly Lester. L’imagerie de la banlieue américaine rêvée et pacifique nous ramènent aux films de Douglas Sirk et aux peintures de Norman Rockwell, trop tranquilles pour être vrais.

 Doucement mais sûrement, Lynch convoque d’autres références, plus obscures, plus ambiguës : on retrouve la saveur des tableaux américains nimbés d’inquiétante étrangeté d’Edward Hooper (que Lynch se réappropriera définitivement pour la suite de sa carrière), et la décadence d’un Kenneth Anger, qui détournait lui aussi une imagerie kitch pour tendre vers une perversité hors-normes. Le personnage de Frank, couvrant Jeffrey de baisers assassins et s’oubliant dans un sadisme exacerbé, n’aurait pas fait tâche dans le terrible Scorpio Rising…où l’on entendait justement déjà la chanson Blue Velvet, dont Lynch n’avait pas oublié l’évocation perverse.

Plus loin, Isabella Rosselini, grimée et torturée, accroupie en sous-vêtements noirs et du haut de ses talons rouges, évoquent les pin-ups outrancières de ces époques. Lynch se rémémore à sa manière tous les aspects les plus fétichistes du cinéma d’Hitchcock, maitrisant lui aussi le suspens avec brio (le face à face final entre Frank et Jeffrey est un moment de tension inoui).

1704223-252CcMc2Q4b_CzaajgpdEY_avNmH5NgwtfzP7DCe6p3GQF5dMf3pUgk7xLDXZ8tKvlDi1H1IAfmPU7pckuW_8sNCwg-253D-253D

Face à l’innocence incarnée cité auparavant, le mal fait frémir, mais séduit aussi : car Blue Velvet est un film sur le mystère, et l’attirance qu’il conduit ; qu’il s’agisse des mystères du mal, comme de l’amour. La plupart des scènes chez Dorothy exaltent alors un érotisme vénéneux, brusque, malsain ; du voyeurisme de Jeffrey à l’inversement des rôles perturbants (après avoir été terrassée par Frank, Dorothy soumet Jeffrey à ses désirs, puis réclame à nouveau la soumission), tout concourt à un mélange d’excitation et de malaise. Tous les passages chez Dorothy sont d’ailleurs frappés par le sceau de l’étrange, pas très loin de la chambre rouge de Twin Peaks : les couloirs désespérément vides, l’éclairage blafard, le mobilier à la fois sombre et incandescent, le vent sifflant perpétuellement, l’orage grondant dans le lointain…la nuit à Lumberton est synonyme de menace et d’inconnu.
C’est d’ailleurs par la menace, par l’inquiétude, qu’on retrouve le Lynch hagard et fantasmagorique des débuts  ; en témoigne le gimmick des ralentis sourds mais aussi de nombreux tableaux insensés, à la fois furtifs et démentiels : deux cadavres plantés au milieu d’un salon, une prostituée dansant sur le toit d’une voiture, une flamme dans les ténèbres, un faux crooner efféminé dans un bordel, une femme nue et tuméfiée surgissant dans la nuit…de pures sensations de cauchemars.

 LE BONUS : BLUE VELVET, EX-FILM FLEUVE
bluevelver-deleted
On pensait avoir épuisé (car Dieu sait qu’il y a des choses à dire là-dessus) le sujet à propos de ce chef d’oeuvre : or, la parution récénte du blu-ray nous apporte 50 minutes de scènes en plus, toutes restaurées et sauvées par David Lynch. Seule regret, certaines restent visiblement totalement perdues, comme la découverte de la seconde oreille…
Blue Velvet aurait pû donc faire une voire deux heures de plus. Nécessaire ? Pas foncièrement. Mais assurément intéressant. Parmi les curiosités peu alléchantes, de nombreuses scènes mettaient davantage en avant la famille de Jeffrey, comme sa mère et sa tante Barbara (qui semble définitivement se douter de la face obscure de Lumberton) et celle de Sandy (ainsi que son petit ami Mike). Mais on apprend surtout que Jeffrey avait une vie avant son retour à Lumberton (élément à peine sous-entendu dans le montage final) : on découvre alors sa vie étudiante, son arrivée (détaillée) en ville, mais également sa petite amie, totalement sacrifiée par le montage final. On a donc échappé à une mise en place bien plus longue (dont un travelling aérien affolant), mais aussi à une séquence assez curieuse qui confirme très nettement les penchants voyeuristes de Jeffrey, assistant puis empêchant un viol durant une fête étudiante.
Quelques scènes au Slow Club annoncent les dérives pittoresques de Twin Peaks (on voit Jeffrey et Sandy assister à des spectacles fort étranges) et une autre montre Frank régler ses comptes à un quidam au milieu d’une soirée déshabillée (où l’on peut voir une fille mettre le feu à ses seins : ça ne s’invente pas). Et si un échange téléphonique malencontreux entre Frank et Jeffrey éveille un soupçon d’intérêt, le gros morceau reste sans aucun doute une scène se déroulant chez Dorothy où, manquant de se faire coincer, Jeffrey se fait guider par la belle sur les toits. Sous un orage irréel, la jeune femme confirme en silence ses tendances suicidaires (ce qui explique son « I’m Falling » à la toute fin dans le montage final) : une scène d’un romantisme assourdissant, d’un lyrisme étonnant, où la passion de Jeffrey pour Dorothy se métamorphose en main tendue. Eh oui, la plus belle scène du film est passée à la trappe…

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Time limit is exhausted. Please reload CAPTCHA.