Le Fantôme de l’Opéra (1998) Dario Argento : Sa Majesté des Rats

Il est parfois difficile de l’admettre : le cinéma, c’est aussi un vivier d’occasions manquées et de passions contrariées. C’est dans la période faste de Dario Argento, juste après Suspiria, que l’adaptation du livre de Gaston Leroux aurait dû naître : le maître souhaitait transposer l’action durant la révolution russe, dans un Moscou encore hanté par la figure de Raspoutine ! Une idée folle pour un cinéaste fou, que les producteurs venus du froid pays ne suivront pas…

Un an après un Syndrome de Stendhal fascinant, le projet, dénué de toute transposition moscovite, est remis en jeu. Ce sera définitivement le début de la chute pour Argento, qui malgré quelques travaux maladroits, détenait encore une vraie maîtrise technique et des enjeux inspirés.
Ce n’est cependant pas la première excursion d’Argento dans l’univers de l’opéra, puisque Terreur à l’Opéra s’appropriait lui-même de nombreux éléments du mythe : le cadre, la chanteuse victime, l’assassin mystère…il s’agissait déjà d’une très libre adaptation, abandonnant toute divagation surnaturelle ou romantique au profit du giallo pur et dur. Malgré son interprétation calamiteuse et son intrigue sans grand intérêt, ce premier jet mésestimé dépasse de plusieurs têtes son homologue officiel, rien que par ses performances techniques et morbides.

Depuis les scandaleux Mothers of Tears et Giallo, Argento a pourtant réussi à faire bien pire que son fantôme : on est séduit par la tentative de réhabilition, incertaine, mais courageuse. Et en effet, depuis les récents déchets, ce fantôme là, objectivement raté, se regarde avec un oeil curieux.
Respectant prudemment la trame du Leroux (jusque dans certaines séquences, comme celle où Raoul surprend une discussion entre Christine et le Fantôme), Argento en contrarie son principal attrait : son fantôme n’est plus un cadavre ambulant et masqué, mais un homme rat livide et séducteur.
Adieu donc bal masqué (à moins que celui-ci se soit évaporé dans l’heure soi-disant sucrée par les producteurs), ce qui n’empêche pas Argento de verser dans le fantastique pur et dur : le fantôme entretient des liaisons télépathiques et semble posséder un pouvoir fort mystérieux, qui l’irrigue dans le vent glacial assignant sa présence.

Malgré un aspect repoussant initialement prévu, il sera l’unique fantôme du cinéma à conserver un physique humain, éliminant dès lors tout l’aspect « beauty and the beast » de la trame originale ; du moins en partie. Élevé par des rats, le fantôme laisse transparaître l’horreur dans ses actes plutôt que sur sa figure. Dommage qu’Argento se soit entiché d’un des plus mauvais acteurs anglais de son temps, le désespérant Julian Sands. A ses côtés, Asia Argento se retrouve encore piégée dans un réceptacle vaguement incestueux qui donne tout le sel d’une relation père/fille encore et toujours houleuse, même devant la caméra.

En évinçant la monstruosité physique (mais pas morale), Argento s’autorise à glisser une aura érotique jusque là inédite dans le mythe, permettant au fantôme de posséder littéralement Christine (et en levrette, s’il vous plaît). A l’appel de la chair, subvient celui du sang : pour marquer sa signature très lourdement, Argento fait encore plus racoleur que l’adaptation (plutôt réussie) de Dwight H.Little avec une collection de mises à morts sauvages et gratuites : corps sectionné en deux ou déchiqueté, empalement, décapitation, langue arrachée…des excès mis en scène sans véritable style (à l’image des débordements gores de ses dernières oeuvres), soulignant les aspects les plus Z de l’oeuvre.

On passe sur les personnages grotesques, finalement en adéquation avec l’esprit feuilletonesque de Leroux, pour plutôt se focaliser sur le ridicule des situations (la scène d’hallucination sur les toits est une honte de tous les instants) et la paresse de certaines séquences, pourtant prometteuses sur le papier (la chute calamiteuse du lustre, les premiers essais de Christine, le final plus risible que tragique).

L’esprit du mythe tente de survivre tant bien que mal, gravement mis à l’épreuve : il doit avant tout son maintien à la présence de Ronnie Taylor à la photo et de Morricone à la musique, sans doute la touche pro qui manque aujourd’hui à un Argento plus voisin de Mattei que de Bava. En témoigne les images de son futur Dracula 3D, autre relecture de mythe romantique qui risque de faire saigner plus d’une rétine.

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Time limit is exhausted. Please reload CAPTCHA.