Derrière la Porte Verte (1972) Jim & Artie Mitchell : La Mécanique des Fluides

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À la mort du code Hays, un système s’effondre, et un autre naît. Des caves aux manteaux, le porno sort enfin de sa clandestinité, partant alors à l’assaut des salles. Au jeu du « qui a commencé », difficile de se prononcer : ce qu’on sait par contre, c’est que 1972 fut l’allumette qui embrasa la mèche du désir, avec le tandem Gorge Profonde / Derrière la porte verte. Si Damiano s’appliquera à faire plus fort durant les années suivantes (L’enfer pour Miss Jones, The Story of Joanna ou Memories within Miss Aggie), les frangin Mitchell auront bien du mal à s’en remettre, avec un objet si bizarre, si singulier, qu’il paraît encore aujourd’hui comme résolument inspiré.

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Tandem de petits malins tragiques (Jim tuera son frère Artie d’un coup de feu au début des années 90 après une dispute !), les frères Mitchell avaient sans aucun doute conscience du champ des possibles qui s’offrait à eux, à une époque où tout était encore à faire. Leur célébrité et leur descente aux enfers seront d’ailleurs relatées dans un tv film Showtime (avec les frères Charlie Sheen et Emilio Estevez) du nom de Classé X, avatar cheap et laid de Boogie Nights. On a même susurré pendant un temps que Abdelatif Kechiche s’intéressait de très près à l’histoire du film et surtout de son actrice Marilyn Chambers. Fine, insouciante, presque androgyne, elle se révèle chez les Mitchell (et se verra catapultée intelligemment chez Cronenberg pour son Rage) en créature de rêve, aux antipodes des bombes pulpeuses qui défileront dans les années 80/90.

Comme beaucoup de films pornographiques de l’époque, Derrière la porte verte ne joue pas la carte du réalisme mais celle du fantasme au sens le plus onirique du terme. Deux hommes relatent une légende urbaine dans le coin d’un café, faisant écho à une autre discussion, elle-même perçue par une mystérieuse jeune femme : lorsque le dialogue finit par s’évaporer dans d’étranges nappes sonores, on a vite fait de comprendre que l’histoire elle-même n’a nulle importance. De même si tout ceci est réel ou pas.

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Ainsi, une mariée kidnappée est amenée dans un cabaret, tendance Silencio / Cafe Flesh avant l’heure, où une porte verte s’illumine devant des spectateurs masqués. Cérémonie d’amour, initiation ténébreuse tournant à l’orgie la plus complète, où le public se mélange, où les sexes, la race ou le physique importent visiblement peu, tous entraînés dans des vapeurs libidineuses.
Jamais risible, même s’il s’offre totalement au grotesque (apparition de mîmes et de trapèzes), Derrière la porte verte frappe encore par son utilisation du silence, loin des synthés et des saxos qui grignoteront plus tard le cinéma rose : quand il ne convoque pas des sons étranges, le film laisse les râles, les caresses et les mouvements du désir se consacrer pleinement. En guise d’entrée en matière, l’abandon de l’héroïne à des dizaines de mains et de bouches reste d’une sensualité foudroyante.

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Difficile de voir Derrière la porte verte comme un simple objet masturbatoire : on entre dans le cinéma du vertige, on arpente un poème décadent qui laisse ses images se fragmenter à loisir : des villes la nuit se superposent sur une étreinte, un visage s’oublie face à des jouissances se multipliant à l’infini, dans des ralentis hypnotisant, festival de semence cosmique. Derrière la porte, le pouvoir de fascination est intacte.

LE BONUS :

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Bacchanale (1971) John & Lem Amero : Et si ce porno expérimental méconnu, était le petit frère, voire le prédécesseur de Derrière la porte verte ? Plus bricolé, plus fantastique mais bien plus kitch, cette bande tombée dans l’oubli a été elle aussi réalisé par un tandem de frangins ! Derrière des alibis freudiens (rêves et cauchemars d’une belle inconnue), Bacchanale est un ovni surréalisant, à la limite du versant Q de Repulsion. Homme sans visage, escalier à la Escher, voyeurisme, dérapage gothique (comme ce coït brumeux dans un cimetière), sadisme (un petit tour en enfer avec des messieurs sodomisés au fouet en guise de punition !), diversité du désir (le saphisme et l’homosexualité masculine ne sont pas exclus) : une oeuvre datée mais infiniment intrigante.

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