Bande de Filles (2014) Celine Sciamma : Ni Pute, Ni Soumise

Les jeunes filles en fleurs, ça, Celine Sciamma maîtrise bien. Et elle y revient une nouvelle fois, sans doublon, sans déjà vu. Après la découverte du désir et du corps (toujours présente), la réalisatrice vient à ces ombres féminines qu’on croise et qu’on entend dans la rue, mais qu’on ne voit pas au cinéma . En somme, un regard sur un monde qui n’est pas le sien : les bandes de filles, les cités, la banlieue. Une des rares tentatives remontait à 1999 : La squale, plus sec, plus dur, et complètement oublié. Mais comme l’intéressée le dit elle-même, son geste est intentionnellement plus proche de Jane Campion qu’un pendant féminin de La Haine.
Alors que rugit Light Asylum, les projo chauffent plein feu sur un match de football américain : un sport peu commun dans l’hexagone, encore plus quand les casques révèlent l’absence d’hommes sur le terrain. Parmi ces filles, Marieme, 16 ans. Quand tout le groupe remonte dans leur cité, les rires et leur force s’amenuisent face aux hommes. Et Marieme retrouve sa vie, triste et sans surprise : deux petites sœurs, un frère violent, une mère absente, un père dont on ne saura rien. Cités dégingandées bâties sur des rêves à l’agonie. Quelques minutes à peine pour dessiner la prison de Marieme, et le schéma entier du long-métrage.
Puis, voilà que surgit la bande de filles du titre, trois grandes gueules qui intègrent la jeune fille et l’a pousse à sortir de ses gonds, que ce soit par la violence, le vol, la danse ou le combat.
Mais Bande de filles n’est pas, et ne sera pas, le Spring Breakers français : on serait même tenté de dire que le titre même est un brin mensonger. Car il est bien question d’une bande, mais en premier plan, il s’agit surtout de Marieme (à tel point que les autres filles, hormis Lady, resteront à l’état de silhouettes bavardes). Le groupe sera une étape pour la jeune fille, qui trouve dans cette logique de groupe une nouvelle raison de s’affirmer face au monde. Dans une chambre d’hôtel, sous un bleu irréel, la libération se fera à coup de Rihanna.
Ce qui passionne avant tout Sciamma, le masculin et (surtout) le féminin, est abordé de nouvelle fois de plein front. Ce que Marieme, devenant Vic, et Lady cherchent aussi à accomplir, c’est défier la dominante masculine en adoptant leurs codes. Gagner un respect, souvent par la brutalité. Mais c’est aussi le danger de le perdre par ses faiblesses ou en acceptant de vivre ses désirs. Ce que Marieme/Vic apprendra alors tristement. L’étape suivante sera pour elle de réfuter le féminin (et même de le terrasser au détour d’un duel symbolique), tenter de se fondre dans la masse des mecs de quartiers, comme un miroir amer.
Il ne s’agit pas d’une bande, mais bien du portrait d’une seule fille, se prenant l’enclume de la société patriarcale en pleine face : être une « pute »ou une mère, voilà son avenir et son présent aux yeux des autres. Mais Vic ne se considère ni l’une ni l’autre : son combat dépassera les limites du cadre, ira plus loin que le dernier plan.
À la dureté des thèmes, Sciamma révise son style avec une mise en scène électrique (hallucinante musique de Para One), à l’opposé du climat planant de Naissance des pieuvres et de l’épure de Tomboy. Opposition ou évolution ? Qu’importe, puisqu’on sent encore toute la beauté éclatante de son cinéma, où le drame social et féministe ne fait qu’un avec une quête initiatique, constellée de diamants, de néons et de bétons.
LE BONUS : 
* Naissance des pieuvres (2007) : Petite sensation à l’époque, étrange sensation même : dans une piscine de Cergy, des (jeunes) corps féminins se découvrent, s’attendent, s’impatientent ; l’âge des désirs qui germent. Il y Marie, obsédée par Floriane, une créature aquatique faisant tourner les têtes, et Anne, une silhouette à la Breillat qui attend le prince charmant : elles devront, au sens propre comme au figuré, prendre un grand bain de désillusion. Mettant en scène son propre scénario sous l’impulsion de son camarade Xavier Beauvois, Sciamma signe une œuvre qui ne ressemble à aucune autre, au carrefour de la bizarrerie érotique (sans que le regard ne paraisse déplacé ou scabreux) et du poème glacé. Apprentissage du désir et de la cruauté en milieu chloré, transcendant la froideur apparente vers une magie poignante. Et cette b.o de Para One qui résonne encore et encore jusqu’au fond des eaux. Et oui, tout ça c’était bien une révélation.

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