Neuf Semaines 1/2 (1986) Adrian Lyne : Slave to Love

Nine-1-2-Weeks-35c2cdd6
Et pourtant c’est moi qui suis là, attachée, nue, zébrée de coups, réduite à une seule obsession, une seule frénésie : celle du désir qui s’accroît sans cesse en moi. Et je jouis de ces nuits tangibles et dures, tranchantes comme des rasoirs, lumineuses et clairement dessinées : plaisir, souffrance, désir, volupté débordante, envahissante…

Au cinéma tout comme en littérature, tout est question de recyclage et de transformation. Si Fifty shades of grey a réussi la gageure à romancer (niaisement) et à tendre les rites du BDSM vers le mainstream, il est bon de se rappeler qu’il n’est qu’un rejeton de deux œuvres complémentaires. Car au centre de ses métamorphoses opportunistes ou conscientes, il y a aussi les enfants illégitimes et les modèles qu’on oublie. À revoir (et relire) 9 Semaines ½ de nos jours, on ne peut trouver meilleur exemple.

Au commencement, il y a ce roman, publiée sous pseudonyme (Ideborg Day s’était cachée sous le nom de Elizabeth McNeill) à la fin des années 70 : une jeune femme retrace la liaison, amoureuse et sado-masochiste, qu’elle vient de vivre. Sans aucun doute, l’équivalent américain d’Histoire d’O, mais dénué de cérémonial, ramené dans un décor quotidien, plausible, urbain. Au détour d’une page, l’héroïne cite justement le livre de Pauline Réage, qui la maintenait dans une vision étriquée et fantasmagorique des sadomasochistes (« des individus sinistres qui portaient des blousons noirs[…]à la fois ridicules et minables avec leurs accoutrements bizarres ») : mais à présent, le SM a quitté son décor, s’est mystifié ailleurs, s’est rendu accessible ; à E.L James de rapiécer là dedans, elle qui déteste justement Histoire d’O.

                                                               9SEMAINES9SEMAINE

Objet mode, invitation glamour de bleu, de gris et blanc, 9 semaines ½ façon Adrian Lyne est évidemment bien loin de la portée du livre originel, érigeant avant tout la beauté de Mickey Rourke et de Kim Basinger. Elle, divorcée joyeuse et working girl de premier plan, lui, golden boy ultra mystérieux adapte du costard cravate, du Christian Grey avant l’heure donc. Il ne dit pas grand chose, il offre, il donne, elle dispose et en tremble. Elle devient servile, ils s’inventent des jeux (glaçon frisson, ripailles devant le frigo, délire gender…), font l’amour où ils peuvent (la scène de baise dans les escaliers humides d’une ruelle borgne reste encore un grand moment d’érotisme flashy et surréaliste). De quoi stimuler la fibre de petits couples ne demandant qu’à raviver la flamme : 9 semaines ½ où l’érotisme coquin à reproduire chez soi. Amusant oui, mais loin des intentions premières…

9SEM - Copie

À l’écran, 9 semaines ½ a été clairement réécrit par quelques mains trop prudes pour comprendre l’abandon du personnage principal originel : si la notion de domination et de contrôle est bien présente, tout ce qui est de l’ordre de la violence, du bondage et des coups disparaît littéralement. Et si Brian Ferry gueule Slave to Love, on note bien que le concept a été compris mais n’a pas été exploité : en témoigne le fait que la cravache restera un élément purement décoratif.
Dans le jeu S/M, le film s’arrête là où les choses devenaient sérieuses, graphiques : le titre initial du livre, Le corps étranger, soulignait à quel point l’héroïne, dans sa perte de repères, ne reconnaissait plus son corps manipulé, marqué, rougie. Dimension trop charnelle, trop cérébrale, trop viscérale pour Hollywood sans doute…Lyne en est resté à de l’érotisme bourgeois pour yuppies, qui ne fera d’ailleurs pas que du bien à la carrière de Mickey Rourke (remember L’orchidée sauvage, son pseudo avatar exotique ou l’infâme Love in Paris, suite officielle et ultra-tardive).

9SEMA

Bien trop gentil tout cela, mais soigné quand même (un NY au goût de pluie, grouillant, presque crasse), stylisé (le fameux strip-tease entré dans la légende), parfois même étonnement touchant (la scène de rupture finale et le score triste de Jack Nitzsche). Lyne réussit là où le roman ne s’essaye pas trop : dans l’affect, la romance, le mystère. Il a conservé une énergie et une mélancolie bien de son époque, quelque chose d’attachant et de définitivement charmant.

LE BONUS : 

1932885,pY0fWtuSlM+8tYghX1ItCz77rDLGfEge4loKJbbCdNnUuQZpM6LPlArm0UA5ENB2KSQKrAPtYcJjzPcJVNgyTw==

La secrétaire (2002) Steven Shainberg : Première scène sidérante : menottée et crucifiée, une secrétaire remplit tranquillement ses tâches administratives, avec une précision et un aplomb fascinant. Avant d’être cette femme là, soumise mais heureuse, il y avait une fille fragile, tendance adolescente attardée, à peine sortie de l’hôpital psychiatrique (parfaite Maggie Gyllenhall) . Embauchée par un certain Mr Grey (eh oui…), elle découvre un nouvel univers, sensuel, violent et ludique, laissant tomber ses scarifications pour une liaison SM piquante à souhait. Fable tordue et rom’com vénéneuse (c’est dire sa singularité), La secrétaire donne du pep’s à un drame amoureux partagé entre malaise et sourire, fasciné par ses personnages déséquilibrées. Jusqu’à sa conclusion, célébration d’un SM joyeux, décomplexé. Un doux poison.

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Time limit is exhausted. Please reload CAPTCHA.