Scorpio Rising (1964) Kenneth Anger : La beauté du mal(e)

 Dresser le portrait d’une personnalité aussi unique et sauvage que Kenneth Anger est un vrai plaisir tant l’on pourrait s’étendre à l’infini sur cet homme par qui le scandale arriva. Langue de pute hollywoodienne (avec ses Hollywood Babylon, il dévoile les fondements décadents de la cité des anges), sorcier de la pellicule et poète du diable, il triture la pop culture bien avant que le cinéma se laisse emporter par le vent de folie de la fin des sixites. Fils spirituel de Cocteau et Genet, toujours debout, inspiré et inspirants (encensé par Refn, Noé ou Scorsese, on en trouve également des traces chez Frankie Goes to Hollywood, Death In Vegas, les Scissor Sisters ou Lady Gaga), il est à la fois une énigme et un roman à lui seul.vlcsnap-2015-06-20-23h03m22s80

Par principe pour Anger, le cinéma est une projection de lumière et par extension, pure magie : il s’en va donc tricoter ses poèmes filmiques dans son coin à partir des 50’s, au risque de voir de nombreuses oeuvres refusées, censurées, détruites ou inachevées. Ce qu’il en reste, c’est une tripotée de courts et moyens-métrages formant « le cycle de la lanterne magique ». Mais après avoir revisité l’Italie baroque, les orgies mythologiques ou la comedia dell’arte, sans parler de Fireworks, son Querelle onirique à lui, une cassure s’opère : l’univers de Scorpio Rising sillonne les garages et les routes où se bousculent des motards révoltés, des outsiders provocants et ténébreux.

vlcsnap-2015-06-20-23h00m04s146

C’est dans le traitement que la fantasmagorie, qu’on jurerait absente au vu du sujet, va s’inviter : sous couvert de livrer un simple documentaire, Anger signe une sorte de clip géant avant l’heure, marqué par un tempo déconcertant, pourtant plus logique que son abstraction le laisse croire ; débuter là où tout commence (une moto qu’on fignole dans un garage) pour finir dans l’impasse (l’accident et en outre, la mort). D’un point de vue historique, on peut évidemment déguster cette farandole de motards ultra-violents comme une annonce des bouleversements à venir dans une société tendance cocotte-minute. En cela, Anger décrit son film comme un miroir de mort tendu à l’Amérique, qui semble ignorer ces agitations moribondes et rutilantes.

vlcsnap-2015-06-20-23h04m27s226

En 30 minutes, Anger se sert d’une série de chansons pop pour parfumer insolemment des images foncièrement contradictoires : Bobby Vinton, Little Peggy March, Ray Charles, Elvis… L’innocent Wind Me Up évoque à quel point la moto devient le nouveau joujou de ces enfants barbares et plus loin, Blue Velvet convoque la sensualité grisante et fétichiste des tenues en cuirs qu’on zippe. Est-il d’ailleurs si étonnant que Lynch, celui qui se glisse derrière les volets et sous les pelouses, se soit souvenu de ce détournement assumé de la culture américaine ?

Anger filme frontalement, et avec un sens du détail à la fois choquant et surréaliste, tous ces Thanatos roulants, vivant leurs échappées sauvages comme des rituels sado-masochistes où on se part de gris-gris de cuirs et de métal pour vrombir vers l’inconnu. Cette virilité démoniaque prend bien entendu pour modèle le Brando de The Wild One et James Dean, organisant autour des motards filmés par Anger un véritable sens du mimétisme homo ; homosexualité à la fois fantasmée (les apparitions d’un malabar à demi-nu prenant la pose) et convoquée plus naturellement (les bacchanales où les garçons se chevauchent et poussent la brimade sexuelle à son comble).

vlcsnap-2015-06-20-23h04m14s85

Quelques années plus tard, il est amusant de constater à quel point cette imagerie virile cuirs & co, sera récupérée par le milieu des cruising bar. Et comme Genet, Anger explore cette fascination de la virilité jusque dans ses détours les plus obscurs et les plus discutables (par le biais de l’imagerie nazie par exemple), prenant corps avec le personnage de Scorpio, motard dément et cocaïnomane partant profaner une église. Les délires sectaires se bousculent dans une symphonie frénétique, où l’on entrevoit même Jesus et ses apôtres : symbolisme de l’outrage en somme. On fonce, encore et encore. Puis soudain le vide. Les lumières de l’ambulance seront les dernières que le motard verra. Et nous aussi.

LE BONUS : 

kustom

Kustom Kar Kommandos (1965) : Complément rêvé et pendant pink à Scorpio Rising, Kustom Kar restera en effet…qu’un rêve. Anger devait y livrer le versant automobile et kitsch de son fameux court-métrage phare, où les jeunes garçons voyaient prodiguer leur savoir faire et leur fantasme sur de beaux capots lustrés. Il ne reste que 3 minutes, sublimes, de cette oeuvre inachevée  : sièges pulpeux, image rose-bonbon, ralentis soyeux, caresse mécanique…un très beau moment en suspension.

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Time limit is exhausted. Please reload CAPTCHA.