Martyrs (2008) Pascal Laugier : À Corps et à Cris

 Il y avait déjà quelque chose de Martyrs dans A l’intérieur. Peut-être était-ce le besoin de repousser les limites du thriller domestique vers un extrême, vers quelque chose à vous brasser les tripes. Comme un conte immoral, tenu et suffoquant, descendant revendiqué de l’excellent Mort un dimanche de pluie. Malgré le sérieux de l’entreprise, il y avait aussi cette surenchère, qui lorgnait plus vers le splatter gore, qui l’empêchait d’atteindre certaines cimes désirées. Une maladresse qu’on pourrait qualifier de « française », pour un résultat cependant salutaire, sans pitié.

Il y avait quelque chose de l’ordre de l’orage et de la tempête, dès les premiers échos de Martyrs au marché du film, un orage qui s’est confirmé : on connaît depuis le tapage autour du film, des avis rageurs en passant par le scandale de l’interdiction – de 18, jusqu’à la mort du maquilleur Benoit Lestang (n’entretenant aucun rapport direct avec le film). Voile de scandale, voile de mort ; Laugier ressuscitait déjà sans le vouloir l’aura de feu de films maintenant lointains, à une époque de bouleversement où les cinémas vomissaient des titres tels que Cannibal Holocaust ou Salò.

Il y avait là quelque chose de neuf, quelque chose que l’on réclamait depuis longtemps en France : enfin un film délivré du piège à loup référentiel (celui là même qui paralysait Saint-Ange du même Laugier) et du second degré. Quelque chose aussi de peu facile à appréhender : Martyrs n’a pu convenir ni aux bourrins, ni aux âmes sensibles. Laugier démonte même au passage (et sans doute involontairement) le sous-genre auquel on pourrait le rattacher : le torture-porn. Point de défouloir, point d’exaltation, point de divertissement outré : Martyrs est plutôt un requiem. Il n’y a aucune malice dans la démarche, mais quelque chose de plus brut, de plus insidieux : Martyrs est un film plutôt du genre à vous pousser dans les escaliers.

On parlait précédemment de la hantise du référentiel : Martyrs aurait pu y tomber, et semble nous le chuchoter dès les premières secondes. Mais ce qu’il évoque (l’hystérie sordide de Massacre à la tronçonneuse ou les fantômes du cinéma espagnol), il le prend pour le décupler…pour bifurquer vers le film de vengeance radical, puis encore vers autre chose, et encore…
On parlait de bousculade, et c’est bien le cas : Martyrs enchaîne des instants d’effrois surgis du cerveau le plus malade qui soit, un effroi nouveau, glacial. Cette famille qu’on dezingue à la carabine sans hors-champs (où on pourra reconnaître le futur prodigue Xavier Dolan), ce corps décharné hurlant à perte, ce dernier souffle sous une pluie battante, cette échelle s’enfonçant vers l’inconnue… Martyrs est une provocation absolue des sens.

La provocation de Laugier, dans une deuxième et troisième partie particulièrement casse gueules, ne se trouve pas toujours dans la violence des images : mais dans la construction même de celles-ci, et dans quel enfer elles nous plongent. Derrière les chairs tuméfiées, il y a la mélancolie des blessures qui ne cicatrisent pas, du deuil qu’on efface pas, qui succèdent bientôt à l’inattendu. Les enchevêtrements d’un tel récit ont de quoi énerver, déboussoler : la noirceur et le désespoir, hérités des climats apocalyptiques et sanglants de Possession (les faux airs d’Adjani de Mylene Jampanoï sont-ils un hasard ?) ou Ténèbres, transpercent l’écran.

 Laugier contemple deux âmes brisées, qui ne pourront plus s’aimer. Sa fenêtre donne sur un monde qui fuit la vie et lui préfère la possibilité d’un ailleurs. Bref Laugier a tout compris : l’horreur, la vraie, distille un malaise incontrôlable et indécent, un vertige allant bien au delà des effusions de sang. Martyrs est un film écorché, au sens propre comme au figuré.

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