Laurence Anyways (2012) Xavier Dolan : Sans Contrefaçon ?

Pas sûr que l’écho de la chanson Troisième sexe d’Indochine durant le dernier acte des Amours imaginaires, soit un pur hasard : car c’est ce troisième sexe là qui se positionne au sein du dernier film de Xavier Dolan, l’enfant prodigue du cinéma canadien, autant adoré que haï pour ses tics que sa précocité terrassante. C’est d’ailleurs le caméo de cette dernière scène, Louis Garrel, qui devait continuer à parachever la transition : c’est au final une autre silhouette frêle et masculine, celle de Melvil Poupaud, qui viendra gambader en talon devant une masse de regards ahuris. Pas sûr qu’on y perde au change…
L’admirable bande-annonce chuchotait déjà à nos oreilles échauffées un vrai plaisir de délivrer une oeuvre somme pour son jeune auteur, qui n’a décidément pas fini de faire mieux à chaque long-métrage : parfois énervante dans J’ai tué ma mère, la fougue de la jeunesse si caractéristique de Dolan crépitait avec délice dans Les amours imaginaires, sucrerie amère d’une lucidité foudroyante sur les amours déjà vaincus. On en attendant pas tant de la part d’un garçon d’une vingtaine d’année. Laurence Anyways, envers et contre tout, va encore plus loin.
On y perd peut-être la fraîcheur adolescente, mais on y gagne l’ampleur, l’ambition, la démesure, la maturité : de 1989 à 1999, on assiste à la construction et à la déconstruction d’un couple, Laurence et Fred, aux premiers abords des tourtereaux parfaits. Ni tragique, ni sordide, le frein à cette romance intervient lorsque le fringuant Laurence (déjà marqué par l’ambivalence de son prénom) avoue à sa compagne qu’il ne peut continuer à vivre dans la peau d’un homme. D’abord choquée, la jeune femme décide alors de l’accompagner dans sa transformation, qui ne sera pas de tout repos. Mais l’acceptera t-elle vraiment jusqu’au bout ?
L’exploration de la vie de ce couple sur près de dix ans justifie amplement ces 2h40 généreuses et colorées, où l’amour reprend son cours au fil des saisons et des styles musicaux. Le geste de Laurence est un pavé dans la mare d’une époque encore peu enclin à accueillir ses marginaux à bras ouvert, à accepter la différence sans contrainte : Dolan traverse alors en vue subjective les regards moqueurs et sceptiques qui se dérobent sous les robes de Laurence, dont la métamorphose s’opérera par touche successive.

– C’est une révolte ?
– Non sir, c’est une révolution

Laurence Anyways habille sa durée, et ne s’égare jamais : mais les détracteurs de l’esbroufe visuelle chère à Dolan risquent une fois de plus de se tortiller sur leur fauteuil ; les autres se régaleront face aux fantaisies d’un garçon projetant la vie comme un clip géant. A ce titre, l’utilisation magique de Fade to Grey ou The Funeral Party resteront sans aucun doute les plus beaux moments de cinéma de cette année : on en sort groggy, et on en redemande.
Entouré d’une équipe toujours bien rodée (Suzanne Clément, Monia Chokri, Patricia Tulasne, Magalie Lépine Blondeau, et même un caméo de Anne « Cricket » Dorval), Dolan a l’art de suspendre le temps pour nous faire redescende sur terre, parfois avec douleur, dans autant de scènes d’adorations et d’engueulades entre un Poupaud et une Suzanne Clément résolument intenses. Ces deux êtres si proches et si lointains soulèvent le noyau même du film, qui n’est en rien la transsexualité mais bel et bien la survivance de la passion amoureuse : la décision de Laurence devient alors le test de cet amour, mis à l’épreuve par le courage, l’acception et le trouble qu’elle convoque.

Fresque de l’intime balayée par un souffle ravageur, Dolan frappe une fois de plus très fort dans ce nouveau parcours du coeur et du corps. 

                                                                                    

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