Ça (1990) Tommy Lee Wallace : Lumière Morte

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Au pays du King de l’horreur, pas besoin d’attendre 30 piges pour comprendre que le passage d’un livre à l’écran ne peut s’effectuer avec succès qu’avec le talent et le style nécessaire. Car du style, il en faut pour s’évertuer à explorer l’univers de Stephen King, quitte parfois à le trahir ; chose que King n’accepta que moyennement avec le fameux Shining de Kubrick. Or, excès de style ou pas, la trahison n’a rien d’indispensable au maintien d’une telle alchimie, et les exemples sont nombreux, de Darabont (auquel on devrait poser un droit de veto sur les adaptations pour les années à venir), en passant par Rob Reiner ou Mary Lambert.
Quant le style fait défaut, mais que l’envie persiste, cela donne la catégorie des faiseurs, ces petits artisans qui tentent tant bien que mal de coller à l’œuvre originale : c’est le prix à payer lorsque l’on devient une licence juteuse. Or, ces bonhommes là, dont Mick Garris est le chef de file, ont également soulevé un autre détail : en immisçant  King vers le royaume des mini-séries, l’adaptation des nombreux pavés se fait ainsi plus aisée. Difficile en effet de se permettre des raccourcis avec des feuilleton allant parfois jusqu’à cinq heures !
L’impeccable Salem se verra ainsi taillé dans une version de 3h par un Tobe Hooper hagard en 1979, dans un résultat pantouflard proprement indigne du pavé ténébreux de King (il faudra attendre 2004 pour voire une seconde tentative effacer à peine plus dignement cet affront mou du genou). Onze ans plus tard, c’est le best-seller le plus choquant, le plus beau et le plus monstrueux de l’écrivain qui retrouve ses droits sur le petit écran : IT.

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Projet excitant, mais risqué : les 1130 pages écrites sur une période de quatre ans ne pouvant se permettre un format « cinématographique », elles se retrouvent dans un téléfilm scindé en deux parties (tout comme le roman), d’une durée d’une heure et demie chacune. Il faut malheureusement avouer que ces trois heures là, sont encore insuffisantes au vu de l’œuvre d’origine. Celle-ci ressemblait à s’y méprendre à un Stand By Me hardcore mâtiné de relents Lovecraftiens, voguant sans cesse entre deux époques (1958 et 1985) pour mieux décrire les liens extraordinaires d’une bande d’amis bien décidés à renvoyer ad patres le boogeyman qui hante leur petite ville : Ça ; créature millénaire abjecte dévoreuse de petits enfants.
Sous leur apparence fragile et leurs faiblesses communes (Bill le bègue, Beverly le garçon manqué, Ben le grassouillet, Richie le marrant, Eddie le maladif, Stan le juif, Mike le black) qui en ont fait des cibles privilégiées du reste du monde, les sept enfants qui mèneront la bataille contre le monstre devront se retrouver à l’âge adulte, plongeant à nouveau dans les terreurs perdues de l’enfance (et pas seulement…).

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King y avait sûrement mis toutes ses angoisses, sa rage et sa nostalgie, atteignant une densité telle dans les détails (les sous-intrigues en pagaille) que même un format long risquerait de s’y perdre : une méthode qui n’a rien de l’esbroufe stylistique et forge au contraire un univers à part entière, qu’on craint autant qu’on s’attache. Dans le patelin imaginaire de Derry, King se permet d’illustrer aussi bien l’horreur imaginaire que l’horreur humaine, décryptant la folie d’une ville monstre malgré elle : dans ce fracas de meurtres d’enfants et de chimères voraces, l’auteur prolonge les connexions étonnantes avec d’autres de ses (futures) oeuvres, fortifiant comme à son habitude un réseau galopant entre elles, parfois à la limite du clin d’oeil (citons Shining, Dreamcatcher, Christine, Les Tommyknockers, et surtout La tour sombre).

Difficile de dire donc si Tommy Lee Wallace, collaborateur attitré de Carpenter à qui l’on doit l’excellent (et bien meilleur) Season of the Witch (troisième volet d’Halloween et spin-off d’une cruauté exquise) était l’homme de la situation : qui pouvait l’être ? A vrai dire, on ne sait pas : aujourd’hui, on penserait sans doute à Lucky McKee dont la sensibilité et la crudité n’auraient pas dépareillé, ou à Tomas Alfredson, qui trouvait dans Morse cette étincelle alliant tranquillité faussée et horreur éruptive et sanglante.

Toujours est-il que Wallace, plus faiseur qu’auteur, a refusé de lire le roman de King (quelle belle initiative…) pour s’appuyer davantage sur le script de Lawrence D.Cohen : autant dire qu’on peut difficilement parler de réappropriation, le résultat conservant tant bien que mal les grandes lignes du livre. Or, si le modèle avait bien une qualité, outre sa richesse, c’était son audace absolue : dur dur d’adapter à la télé l’un des livres les plus malsains des 80’s, brisant le tabou ultime de la mort enfantine, tout en se permettant des écarts graphiques à tous les niveaux (sexe adolescent, gore poisseux). Tout cela au service d’un produit visant les étagères des vidéo-clubs et les prime-time : la hache de la bienséance s’abattra alors sans vergogne sur cette adaptation.

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Dénaturant les déviances originelles, l’adaptation s’autorise un certain nombre de raccourcis plus ou moins habiles (la logique du passé succédant au présent remplace le double parcours bien plus vertigineux du bouquin) et l’on compte les scènes portées telles quelles sur les doigts de la main (le suicide de Stan, la mort du petit Georgie, le dessert cauchemardesque, le lavabo sanglant…) : les images trop ambitieuses du livre (l’apparition dans la neige, les ballons sous le pont, la tempête salvatrice, l’oiseau géant…) ou trop glauques (le passage hallucinant de la décharge) sont alors balayées, preuve de la difficulté d’aborder un tel matériel, parfois aux limites de l’inadaptable (ne parlons pas tant des transformations de Ça, mais plutôt de la représentation sans fard de la sexualité pré-adolescente ou de la tournure quasi-mystique de l’affrontement entre la bande des ratés et le monstre, réduite au final à une vulgaire bataille au lance-pierre). On a également grande peine à retrouver la poésie et la mélancolie qui frappait ce voyage au bout du cauchemar et de la mémoire.

Mais s’il y a bien une ombre qui se détache de l’entreprise filmique, c’est bien Tim Curry, Pennywise rêvé et incarnation parfaite de ça, dont les origines extra-terrestres sont d’ailleurs bannies littéralement du film. Croisement élaboré entre un monstre de Lovecraft, John Wayne Gacy et Freddy Krueger (dont l’humour macabre, l’apparat de croquemitaine et les talents polymorphes sont extrêmement proches), ses apparitions soulèvent un vent d’inquiétude qui font souvent oublier les maladresses d’un produit trop propre sur lui.
La bouche suave et perverse, le regard injecté de sang, il compose alors un numéro de saltimbanque démoniaque qui traumatisa toute la génération 80/90 (merci M6) : à la manière du Bruce de Jaws pour les requins ou de Chucky de Jeu d’enfant avec les poupées, il se glissa sans trop de mal dans l’inconscient collectif, assurant une phobie clownesque prolongée.

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Pas antipathique pour un sou, ce rejeton cathodique du pavé de King n’était déjà pas une révélation à son époque, mais a vieilli à une vitesse grand V, le résultat étant parfois proche d’un maxi-épisode de Goosebump (ah ces fx…).
Aux dernières nouvelles, voilà quelques années que la Warner tente de porter une nouvelle adaptation au cinéma : alors que l’annonce de  Cary « True Detective » Fukunaga avait rassuré pendant un temps, son éjection et l’arrivée de Andres Muscietti, à qui l’on devait un pénible Mama (compilant tous les clichés du cinéma d’horreur japonais et espagnols) font craindre un beau produit formaté. En guise de réconfort : un classement R et des premières images léchées, et il faut l’avouer plutôt terrifiantes. Laissons le bénéfice du doute…

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