Viva la Muerte (1971) L’arbre de Guernica (1975) Fernando Arrabal : España Sangrienta

« Quand tu seras morte, ton ventre me servira de tambour… »

On a, grâce aux efforts de Wild Side, très largement redécouvert l’oeuvre saisissante et surréaliste d’Alejandro Jodorowsky. Mais son camarade Fernando Arrabal lui, attend encore un peu son heure…

Tout aussi exubérant (et même plus) que le chilien fou, Arrabal est issu de la même troupe que Jodorowsky, à savoir celle du Mouvement Panique : leurs tentatives surréalisantes en ont fait ainsi les dignes successeurs de Luis Bunuel, à la différence qu’ils sont sans doute allés encore plus loin que celui-ci dans la provocation.

Là où Jodorowsky se plait dans le mystique, Arrabal est plus terre à terre : ses racines espagnoles et les traumatismes franquistes n’ont eu de cesse d’enflammer son oeuvre. Excursion intime dans les profondeurs d’une plaie, Viva la Muerte est son premier et incontestablement meilleur film. 

 En 71, les gestations cinématographiques d’Arrabal n’ont évidemment pas plu du tout à la censure française : alors que l’Espagne est encore sous le régime Franquiste, il ira tourner son film en Tunisie ; même chose pour L’arbre de Guernica quatre ans plus tard, continuation historique essentielle de son oeuvre qu’il ne pourra filmer qu’en Italie. Au risque de se délocaliser de son berceau (et bourreau), il conserve malgré tout cette âme méditerranéenne, ces campagnes lumineuses et arides où l’on rêve et meurt.

Dans Viva la Muerte, le petit Fando apprend que sa mère a fait arrêter son père – un « rouge »- pour ses idées politiques controversées : ouvertement auto-biographique, Arrabal dessine les contours d’une enfance meurtrie, malade (au sens propre comme au figuré), sans aucune concessions. La figure maternelle (stupéfiante Nuria Espert) convoque douceur et sensualité d’une scène à l’autre, et se fait brutale lorsque le fanatisme latent reprend ses droits, celui-là même qui hante les rues d’un pays fascisant. Des notions qui redoublent avec un personnage de tantine illuminée, qui fait naître davantage  les contradictions d’un univers étouffant et trouble, à l’érotisme moite et scabreux.
 
Dans le rapport au corps, Viva la Muerte ne s’embarrasse d’aucune horreur, d’aucune gêne, d’aucune barrières : cette mise à nue évoluant dans un contexte à l’authenticité parfaitement dérangeante est traversée de séquences expérimentales, comme autant d’illustration de « l’immontrable » ; à savoir des fantasmes enfantins gangrénés de pulsions de vie et mort. Dans ces scénettes saturées de couleurs baveuses, Arrabal arrose son spectateur d’images infernales, allant de la scatophilie, en passant par la torture, l’inceste, la nécrophilie, la castration, poussant le symbolisme dans ses retranchements les plus scandaleux comme son ami Roland Topor, à qui l’ont doit les dessin du générique (illustrant moult corps violés, transpercés, écartelés, ou couverts d’excréments). 
Arrabal ne connaît guère les limites, les explosant lors de l’ultime vision libératrice où la mère de Fando vit une transe sanguinolente près de la carcasse d’un boeuf égorgé et castré face caméra (et…sans trucages). Un spectacle hallucinatoire, qui fascine par les moyens radicaux avec lequel il bouscule son auditoire : une délicatesse derrière l’outrage qu’on capte au détour d’Ekkoleg, chanson d’ouverture et comptine danoise obsédante…
Là où le plus farfelu J’irai comme un cheval fou tentera d’aller encore plus loin dans la furie surréaliste (et il le prouvera !), L’arbre de Guernica se fait plus rigoureux : on est cependant bien chez Arrabal vu le contenu sulfureux de certaines images (verge brûlée au fer rouge, statues souillées de sperme ou d’urine, corrida humaine, nains crucifiés : Arrabal n’est pas un amateur de la retenue !) mais l’histoire prend place sur la provocation. 
On assiste au branlebas de combat d’une petite ville nommée Villa Ramiro (agitée par la révolte des villageois républicains), non loin de Guernica, dont elle subira l’effroi du bombardement. 
On sent qu’Arrabal est possédé par le désir de retranscrire la terrible histoire de son pays, quitte à se placer dans une optique purement documentaire et y perdre parfois en spontanéité. Tout aussi rageur, mais plus lyrique (l’idylle d’un surréaliste et d’une sorcière aux yeux verts au coeur de la bataille arrondit les angles) et moins passionnant aussi par instant, mais qu’importe : Arrabal nous fait voir aussi bien dans l’intime que dans le spectaculaire sa vision du franquisme, sans jamais se répéter outre-mesure. Une oeuvre folle qui mérite bien qu’on s’y attarde. 
 

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