La Double vie de Véronique (1991) Krzysztof Kieslowski : Âmes Plurielles

C’était, il y a 21 ans, l’une des sensations du Festival de Cannes 91 : révélation d’Irene Jacob (devenue bien discrète) mais pas de Kieslowski, déjà couronné quelques années auparavant au même endroit pour son traumatisant Tu ne tueras point. En réalisant La double vie de Véronique, le réalisateur polonais semblait contenter la noirceur de son Décalogue, qui nous lisait la tristesse du monde avec un lyrisme d’une pudeur saisissante. Il fallait donc aller de l’avant : d’un point de vue extérieur, le film est d’ailleurs un pont admirable vers la France, avec les personnages de Véronique et Weronika, traduisant une nouvelle étape pour Kieslowski.
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On ne peut s’empêcher de rattacher La double vie de Véronique aux films de la Trilogie Bleu, Blanc, Rouge,  car lui aussi, a ses propres couleurs : le vert, le jaune, le orange, surprenantes mosaïques contribuant à l’étrangeté de l’oeuvre. Car là où en effet le traitement opère la différence avec les opus suivants, c’est dans l’incertitude et le trouble qui en émane.
Le spectateur participe mais déambule, s’interroge, tant les détails étranges et les énigmes se succèdent sous des teintes qui n’appartiennent plus à notre monde. En cela, Kieslowski fait flirter le sublime avec un semblant de fantastique et un cachet onirique tranchant littéralement avec la verve documentaire du Décalogue.
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Dans une Cracovie lunatique et enchantée qu’on pourrait capturer dans une simple bulle comme s’amuse à le faire l’héroïne avec son objet fétiche, le métrage instaure une amorce d’histoire, bientôt réduite à néant. Celle de Weronika, une jeune cantatrice jolie et bien entourée qui aime et chante avec une grâce infinie. Puis un jour, son coeur lâche.
De l’autre côté de l’Europe, une jeune fille identique en tout point, Véronica, semble traversée d’un manque inexplicable. Aux yeux du spectateur, sa vie se change lentement en écho. Elle se retrouve fascinée par un marionnettiste qui intervient dans son école, la guidant par un étrange jeu de pistes. Au fond d’une salle obscure, alors que tous les enfants ont les yeux rivés sur la scène, Véronique semble à la fois distraite et bouleversée par ce qu’elle voit; en réalité l’illustration de la tragédie invisible qui tient le film entier : la mort et la résurrection d’une belle âme ; un coeur lâche, un coeur renaît.
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Au delà de l’enchantement, on peut se sentir déconcerter à la première vision par cette ballade pleine de mystère : mais on reste frappé par la magie Kieslowskienne, qui traduit la plus profonde émotion avec des situations à priori si simples. Cette magie naît en grande partie du binôme miraculeux avec Preisner, dont la composition musicale est un fantôme d’amour qui nous hante sans relâche.
Les deux hommes auscultent cette beauté et cette tristesse indicible dont le monde transpire : du mysticisme sans outrance ni démonstration. Kieslowski a l’art et la manière de filmer ce que se profile derrière les mots, dans les silences, de nous confronter aux forces étranges qui nous gouvernent : il ne faut pas oublier à ce titre la présence d’un marionnettiste au coeur de l’histoire.
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Cet effet puzzle, jamais grossier, est amplifié par le fait qu’il existe (selon l’entourage du cinéaste) une vingtaine de montage du film ! Car quel casse tête en effet pour Kieloswski d’essayer de traduire ce labyrinthe du quotidien, d’organiser son sens et son ressenti. À ce titre, il ne s’agit pas de son film le plus parfait (la palme revenant à Bleu ou à Rouge), mais assurément le plus insolite, le plus poétique, le plus ensorcelant.

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