La Forteresse Noire (1983) Michael Mann : Heart of Darkness

Nombreux sont les films maudits ayant retrouvés le chemin de la grâce ou s’accommodant même des restes offerts au public : en ces temps numériques où l’on se repenche sans complexe sur de multiples oeuvres passées, La Forteresse noire trône encore dans ses ténèbres indicibles. Ovni dans le cinéma de genre voire dans le cinéma tout court et Ovni dans la filmographie de Michael Mann, le résultat s’apparente encore à une énigme n’ayant pas dévoilée tous ses secrets. Là où certaines oeuvres jouissent de ce mystère, La Forteresse noire en souffre considérablement…

Au rayon maudit, le film de Mann en impose : un tournage chaotique (problèmes techniques nombreux, concepteur des FX passant l’arme à gauche…) et une refonte du studio non assumée par Mann – faisant passer le film d’une durée de 3H à celle d’1h30 – ont eu raison du résultat final. D’incompréhension en flop, le film brille encore de par son absence en dvd, alors que nous voici à l’heure de la haute-définition. Et malgré la renommée plus que grandissante de Mann, son director’s cut rumine encore dans un coin…

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Projet atypique mêlant film de guerre et fantastique gothique, La Forteresse noire creuse le lien entre le monde occulte et le nazisme, déjà entamé avec succès deux ans plus tôt par Spielberg dans Les Aventuriers de l’Arche Perdue. Mêler les horreurs de la guerre à celle de l’imaginaire passe pour un cross-over alléchant mais risqué : on ne compte plus les tentatives récentes comme The Bunker, R-Point, Outpost, Deathwatch…toutes décevantes. Déjà Mann s’y cassait les dents ici, en adaptant le roman du même nom signé Thomas F.Wilson, amenant des nazis à affronter un démon millénaire dans les Carpates.

Par ailleurs, ce n’est nullement le travail de l’adaptation qui blesse The Keep : Mann colle au maximum à son modèle, brouillant les pistes en confrontant le mal fait homme (le nazisme) et le mal supranaturel, faisant intervenir princesse de nulle part (la belle Magda, le joyau perçant l’obscurité de cet enfer noir) figure du bien ambigu (un curieux être de lumière nommé le Glaeken) et pacte faustien (un vieux professeur juif dépêché par la Wehrmacht face à la tentation d’affronter le mal par le mal). Sa plus grande liberté, et par là même sa meilleure idée, fut de faire de Molasar, l’être maléfique hantant les couloirs de ce château impossible, une entité lovecraftienne plutôt que l’erzatz de Dracula décrit dans le livre de Wilson. La trahison a son point faible : le vampirisme rattachaient géographiquement les événements aux méfaits de Vlad Drakul.

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Sorti du Solitaire, Michael Mann apporte ses nuits bleues et glacées, ses effets de styles flamboyants et son lyrisme au service d’un texte fantastique déjà fort ambitieux : mais cet antre du mal orné de croix d’argent et noyé dans les fumigènes a, aujourd’hui, du mal à tenir bon.
Au delà du montage hasardeux et de la progression tumultueuse du récit (de la contemplation à la précipitation), les folies esthétiques de The Keep n’appartiennent qu’à lui, director’s cut ou pas. Et si les plus téméraires peuvent excuser le carton-pâte, les effets spéciaux souffreteux (Enkil Bilal s’occupa du design de Molasar à la dernière minute, et le résultat, rigide à souhait, fait peine à voir), la bande-son synthétique de Tangerine Dream enfonce le clou, tantôt scotchante, tantôt grandiloquente et hors propos.
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Les ruines de cette forteresse suffisent t-elles à juger le film de Mann ? Le point d’interrogation demeure. Sa beauté, maladroite et unique, imprime tout de même la rétine d’une scène à l’autre : Molasar, réduit à l’état de fumée, transporte le corps de la femme qu’il vient de sauver dans les corridors de la forteresse; l’introduction électrisante parcourant un paysage lourd de menace ; Glaekenn et Magda faisant l’amour dans une chambre d’un blanc immaculé ; mais surtout, un travelling arrière dans le monde des ténèbres infinies, éclair de génie précédant un carnage explosif.

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