Le Roi & l’Oiseau (1979) Paul Grimault : Être libre

L’âne, le roi, et moi, nous serons morts demain.
L’âne de faim,
le roi d’ennui,
et moi d’amour, au mois de mai…

La vie est une cerise, la mort est un noyau, l’amour, un cerisier

On ne va pas se mentir, Paul Grimault manque terriblement au cinéma d’animation français…peut-être même au cinéma français tout court. A la manière de René Laloux, Grimault mitonnait ses chefs d’œuvres dans son coin, loin de lui l’idée de concurrencer la toute puissance Disney. Tout y est tel que l’on ne pense même pas l’ombre d’un instant au géant américain, que ce soit en terme de graphisme, d’espace, de mentalité, d’atmosphère, d’esprit…

Le cinéma d’animation français est devenu plus vif qu’auparavant certes, mais aussi moins intéressant : Grimault était la succession trop tardive du génial Starewitch, hélas caché derrière ce que le dessin animé hexagonal s’est toujours réfugié les trois quarts du temps : l’adaptation BD. Aujourd’hui, l’on vogue entre ces mêmes transfuges de papiers, les essais poétiques (d’où émergent Ocelot et Chomet) et tentatives d’américanisations. Et tout cela est un poil ronflant…

Il faudrait en effet un miracle pour retrouver la magie de l’association entre Prévert et Grimault, ressuscitant un premier jet désavoué (le maintenant perdu La bergère et le ramoneur) datant des années 50. Et ces deux là avaient déjà fait des étincelles sur Le petit soldat, romance de joujoux presque lugubre d’une beauté exemplaire, rappelant par ailleurs le conte d’Andersen à la source du Roi et L’oiseau (La bergère et le ramoneur donc). Reprenant très librement les deux personnages du conte, Grimault dessine autour un univers à part entière, allant jusqu’à placer l’amourette des deux tourtereaux en second plan.

Un poète des mots, un poète des images : il n’en faut pas plus pour voir l’essai du Petit Soldat (où un despote y séparait déjà deux jeunes amants) se transformer et devenir une oeuvre toujours plus belle et ambitieuse. Ce qui frappe, trois décennies plus tard, c’est la place que Grimault accorde aux décors, et à la minutie cocasse et déroutante offerte aux bruitages et aux environnements, à la fois irréels et immersifs. 
Le palais du Roi est ainsi une construction insensée, une cité éblouissante mais aussi vide qu’une coquille, où ne fait que résonner bruits de pas et machinerie d’un autre temps. Comme si Versailles s’accouplait à Metropolis, comme si le rêve succédait au cauchemar en quelques marches : on pense tantôt à Magritte (les gardes et leur chapeau melon ne faisant que conforter la comparaison), tantôt à Escher et Chirico ou encore aux peintures biscornues de l’expressionnisme allemand (tout le décor de la ville basse). Une esthétique à la fois chatoyante et angoissante, à l’intemporalité toujours fascinante : la preuve en est puisqu’elle donnera tant d’inspirations pour Hayao Miyasaki pour son Château dans le ciel et à Brad Bird pour son Géant de Fer
Grimault exploite magnifiquement son décorum, qu’on devine le fruit d’un travail fou ; quant à son histoire, il en fustige le manichéisme mécanique par l’ironie (le Roi, une sorte d’Hitler de contes de fées, est tourné constamment en dérision), qui dessert la cruauté ambiante (le gimmick des trappes mortelles) et sublime d’autant plus les percées poétiques (la bergère et le ramoneur découvrant les étoiles pour la première fois). L’air de rien, Grimault apporte un équilibre parfait à une histoire laborieuse de prime à bord. Et même au delà de la soif de liberté que le film évoque, il ne se pose jamais en donneur de leçons pédant.

Les gesticulations irrésistibles de l’Oiseau (que Grimault souhait comme une sorte de Pierre Brasseur de plumes) limite la froideur dont le film pourrait être victime : et c’est sans compter sur le lyrisme presque indécent du score de Wojcek Kilar, à la préciosité tantôt sautillante, tantôt mélancolique. Tout comme le film qu’il illustre, c’est un enchantement qu’on souhaiterait éternel.

                                   

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1 réponse

  1. max dit :

    Tellement vrai. Grimault a su concilier sur ce film une puissance poétique et une vrai maîtrise technique du film d’animation. Qui aujourd’hui en France est à la fois auteur, visionnaire et artisan de l’animation ? Les écoles d’animation n’encourage pas la culture littéraire (à part La Poudrière), et la complexité de l’animation n’attire pas les créateurs venus d’autres horizons. Alors il y a les raccourcis par la BD de Sfar et Satrapi, qui donnent de très belles adaptations. Et il y a les films de Chomet et Ocelot, auxquels manque peut-être cette petite touche d’universalité qui fait du Roi et l’Oiseau un grand film.

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