Nightbreed : The Cabal Cut (1990) Clive Barker : Lune Rouge

La rencontre entre l’imagination fertile et déviante d’un auteur tel que Barker et le chemin des studios ne pouvait hélas qu’aboutir à des effusions de sang et de pellicule : un sort auquel avait échappé un Hellraiser miraculeux, où l’écrivain avait fait fi de toutes concessions par rapport à l’oeuvre originelle. Une aubaine auquel Cabal, encore plus ambitieux et fou, ne pouvait échapper. Rappelons qu’à l’époque, soit la fin des 80’s, Barker abandonnait ses nouvelles, les Livres de Sang, pour des oeuvres infiniment plus riches, ouvertes sur des horizons rarement exploités jusqu’ici, et qui creuseront joyeusement le fossé avec son camarade et concurrent Stephen King : créatures fantastiques et immortelles, royaumes lointains, univers parallèles ; surprenant mariage du stupre et du beau, de l’innommable et du magique. Pour passer par la case cinéma, inutile de dire que l’aide de producteurs généreux et vénaux est malheureusement requise…

Le roman Cabale tombe alors entre les mains de la Fox et de Morgan Creek : malgré les menaces pesant sur lui, Barker restitue la force épique et fantasmagorique de l’odyssée de Boone, garçon paumé devenant Cabal après avoir été tué par les forces de police. Trompé par un psychiatre assassin, il rejoint les tribus de la lune de Midian, un ordre de monstres chassés du monde des humains vivant dans les souterrains d’un cimetière reculé. Mais sa bien aimée Lori et d’autres âmes plus malintentionnées, comptent bien découvrir ce qui se cache là dessous. Deux décennies plus tard, Nightbreed sonne encore comme une fable démente, dont l’originalité n’empêchait pas des liens étroits avec un cinéma fantastique plus classique.

 – This is too weird.
– To be able to fly ? To be smoke? Or a wolf ? To know the night and live in it forever. That’s not so bad. You call us monsters, but when you dream, you dream of flying, and changing, and living without death. You envy us and what you envy…
– …We destroy.

La générosité et les ambitions de Barker seront hélas vite stoppées par les producteurs, décontenancés par ce plaidoyer de monstres brassant follement les genres (slasher, comédie, action, romance, horreur, fantasy…) : le film repasse sur la table de montage, apparemment jugé trop violent et trop emphatique envers les humanoïdes de Midian. Dans certaines interviews de l’époque, Barker souligne l’acharnement envers son bestiaire : à l’arrivée, l’on passe d’un film avoisinant les 3h à un film d’1h40, dont la promo (dont les affiches françaises et américains ne reflètent en rien le produit) mettra curieusement en avant le personnage de Decker, le psy/psychopathe incarné par…David Cronenberg ! Inutile de dire que de la part de Barker, un tel choix révèle d’une somptueuse (et intentionnelle) ironie.

Jugé maudit, Cabal n’en reste pas moins une aventure pleine de bruit et de fureur, dont le lyrisme (rehaussé par le score majestueux et incantatoire de Danny Elfman) et la personnalité ardente dénotent très violemment avec le cinéma d’horreur de l’époque, alors en désuétude. Plus que son point d’orgue spectaculaire où humains et monstres s’affrontent dans un cimetière en feu, la traversée de Midian par Lori croise les errances de Cocteau (est-ce un hasard si la partie extérieure de la cité ressemble aux jardins de la Bête ?) et celle de Fellini (avec des citations assez claires de l’atmosphère triviale, étouffante et mystérieuse de Satyricon) en superposant de sublimes horreurs plan après plan, visite guidée autant pour son héroïne que le spectateur. Son charme malsain envoûte encore, vision après vision…

On aurait pu apprivoiser ces « restes » déjà satisfaisants or, coup de théâtre, des copies jugées perdues du director’s cut sont retrouvées par un proche de Barker, Mark Miller, qui dirige la société Seraphim Films. Malgré le désintérêt total de Morgan Creek et de la Fox pour remonter l’objet (sous le pretexte fallacieux que personne ne veut voir « ça »), Miller se lance dans une reconstruction du film en se basant tout particulièrement sur le livre d’origine, et en recevant bien entendu l’aval de Barker. Cette copie, trimballée de festivals en festivals (dont justement le Paris Fantastic Festival qui est donc aller chercher Miller et son travail) dans l’espoir d’arriver à la remasterisation du film, est évidemment un work-in-progress très « bricolé », alternant le dvd édité aux states et des images inédites issues des vhs (et donc forcément en mauvais état). Du Fan-Made courageux en quelque sorte.

Si l’on délaisse l’aspect technique, on reste tout de même très partagé vis à vis du résultat final : beaucoup de scènes figurent déjà dans le film qu’on a toujours connu, n’ayant qu’un ou deux plans de différences, et beaucoup se révèlent être des longueurs (l’arrivée de la police après le premier meurtre de Decker, le départ des Fils de la liberté…). Mauvaise surprise également, l’incroyable scène du flashback comptant le passé tragique des monstres est certes plus longue, mais aussi plus lente et, plus surprenant, moins violente ! Et même l’étrange intimité dont profite Peloquin (le diable sardonique) et Shuna Sassi (la femme porc-epic) que dévoilait quelques photos de production semble encore tapie dans l’ombre.

Le propos du film est intact et se voit appuyé de plus belle, avec une insistance émouvante sur le génocide des monstres (l’aspect qui déplu tant au studio) bien qu’il s’avérait déjà présent dans le remontage des producteurs. Les ajouts les plus bénéfiques, et les plus surprenants, concernent le personnage de Lori, qui prend chair davantage dans le remontage des producteurs (de même que Barker retrouve ces réflexes d’homo-érotisation vis à vis du personnage de Boone) ; la petite Babette retrouve la parole (alors qu’elle restait muette, ce qui relevait sans aucun doute un souhait des producteurs pour ne pas trop l’humaniser), Decker affirme une schizophrénie latente (au détour de scènes assez ridicules où son masque prend la parole) et le personnage de Narcisse trouve une mort aussi violente qu’abrupte !
Quant à la conclusion, bâclée et outrée du producer’s cut, elle retrouve sa force d’évocation : Cabal et Lori deviennent des amants pour l’éternité alors qu’Hashberry, le prêtre mutant défroqué, part dans une étrange croisade vengeresse. Il faut pourtant se faire une évidence : hormis cette fin reflétant pleinement les intentions de Barker, l’essentiel se trouvait déjà dans le remontage de la prod, moins long et plus vendeur.
Ce véritable chantier de director’s cut (car il s’agit bel et bien d’une oeuvre encore en construction) vogue entre confirmation, déception, et excitation. En somme, il faudra être patient pour le découvrir enfin dans de bonnes conditions, mais calmer aussi certaines ardeurs…

Pour tout savoir sur Barker et son cinéma, c’est par ICI , et pour en savoir davantage sur le travail de Mark Miller, et surtout pour signer la pétition visant à sauver le précieux director’s cut :

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